couv.jpg Mercredi 26 septembre 2007 

 

annua.jpg Voilà cinq ans, déjà, que cette aventure a été vécue. Cinq ans que Stéphane Kübler, François Denis, Pascal Mallet et moi-même avons volé de Paris à Dakar sur deux ULM pendulaires basiques, propulsés par des moteurs deux temps Rotax 503 de 52 cv, en biplace, sans assistance, et sans GPS, pour notre plus grand plaisir. unil.jpg

 

Ce faisant, nous accomplissions une première. En effet, si bien des voyages au long cours arplast.jpg ont été menés en ULM, rien de semblable à ce que nous avons fait, dans les conditions dans lesquelles nous l’avons fait, n’avait encore été tenté, ni même reproduit, à ce jour. designair.gif

 

Le présent site, qui prend la forme d’un blog par confort, reprend en toute petite partie le contenu du site initial, qui n’est plus en ligne depuis bien longtemps, suite à une erreur de ma part. Merci de bien vouloir mettre vos liens à jour. Seul le récit que j’en avais fait est ici reproduit, et le contenu restera a priori figé, à part les commentaires que vous voudrez dtaaa.gif bien apporter, qui ne subiront aucune censure, mises à part celles qu’impose la loi.

 

Une page « actualités » permet d’apprendre ce que sont devenus les hommes et les machines qui ont participé à ce que nous considérions alors comme un « non-exploit », aircrel.gif appellation que je ne renie pas aujourd’hui, bien que j’y mettrais des réserves…

 

Je remercie encore nos partenaires, sans lesquels ce drôle de voyage n’aurait pu être mené à terme. stex.gif ulmtec.jpg

 

« L’homme, ce qu’il veut, c’est vivre ses rêves de gosse » Jacques Brel 

as.gif vm.gif rail.gif
rca.gif pip.gif fr.gif fujifilm.jpg vl.gif x.gif logoraid.gif ng.gif camara.gif
canon.jpg lunion.gif fv.gif




 

 





loravia.jpg


Par Pierre-Jean le Camus
Ecrire un commentaire

aile.gif


blois.gif Dimanche 1e septembre 2002 : Blois - St Junien - Montpezat d’Agenais : 3 h 20


Nous avions rejoint Blois depuis Coulommiers le vendredi 30 août. Mon DTA était accompagné d'un Voyageur 912 du même constructeur, et de deux Cosmos Phase II. David Vigouroux, ami et partenaire (A'Graph), arrose abondamment ma machine de Champagne avant le décollage, ce qui lui donne l'odeur plutôt nauséabonde du clochard moyen des campagnes du sud-ouest. Somme toute, cela me va plutôt bien. Nous avons navigué sous une météo peu clémente, et je peux déjà m'apercevoir que mon aile, la toute nouvelle Profi de chez Aeros sur laquelle je n'ai que deux heures de vols locaux et pourtant poussée par un simple 503, n'a rien de ridicule face aux 100 cv du Voyageur de Bruno Picot. Pendant que les kilomètres s'égrènent au dessus de paysages quelconques, je suis songeur. Je pars à Dakar sur un putain d'ULM de base, équipé d'un petit moteur, je vais faire ce périple en biplace, sans assistance, sans GPS. Cela n'a rien d'un exploit, non, quoi qu'en pensent nos admirateurs. Néanmoins, c'est une première. C'est quelque chose, une première. Pouvoir se dire, si ça fonctionne : "oui, c'est possible", alors que personne au monde jusqu'ici ne pouvait répondre à cette question, sinon par le calcul. Voilà pourquoi de nombreux médias ont accepté de se faire l'écho de notre tentative, à part la presse parisienne, qui bien qu'aussi largement sollicitée que toutes les autres, n'a pas jugé utile de se déplacer…sans doute préfère-t-on y traiter de cette jeunesse qui brûle des cabines téléphoniques et autres voitures, et que l'on remercie à coups de vacances à la neige…bon, la prochaine fois que je serai jeune et que je tenterai un "non-exploit", je tâcherai de m'en souvenir. Là, le départ fut juste, et c'est déjà bien suffisant, suivi par quelques amis, dont le petit Hugo, 4 mois, qui a très courageusement caché sa perceptible émotion. Nous faisons étape à Pithiviers. chato.gif L'équipage Denis -Kübler est lui parti de Douzy dans les Ardennes, dont le récit est disponible par ailleurs. Tout le week-end, nos machines ont été exposées au salon international ULM de Blois, qui se tient chaque année à cette période. C’est ici que je retrouve Pascal, qui pour l’heure travaille sur le stand de DAD, tandis que je m’occupe moi-même sur le stand des Editions Rétine, mon employeur. bloiss.gif Les organisateurs, conscients de l'intérêt de notre affaire, nous ont offert un emplacement de qualité, qui nous permettra de faire connaître notre initiative aux très nombreux visiteurs. Ceux-ci se sont montrés tellement curieux et impressionnés que certains iront même jusqu'à nous demander des autographes ! Décollage à 13 h 30, devant une foule nombreuse pressée contre les barrières suite aux annonces au micro de l'éloquent speaker. Notre briefing n'est pas suivi, et le GTE prend directement son cap au sud sur sa droite, alors que nous avions convenu de virer à gauche pour faire un passage à la verticale du terrain. Peu importe, mais Bernard Michelena, qui pilote un cameraman, ne sait plus trop où donner de la tête.  Nous posons à St Junien, près de Limoges, qui est une étape habituelle sur cet itinéraire. Il s'y trouve une pompe à essence, pas toujours ouverte, mais un Carrefour-joker vend du carburant à 300 mètres. Une étape fiable. Bien sûr, la pompe est fermée lorsque nous posons. Un Monsieur approche dans sa ZX, accompagné de la madame du monsieur. 

- Vous n'iriez pas des fois vers cette station que justement nous convoitons et qu'elle
est pas loin, tout ça ?
- Eh bé si, enfin non, mais bon, si ça peut vous arranger…
- Merci beaucoup, vraiment vraiment, nous allons à Dakar. 
- A Dakar, avec vos trucs, là ? Et milledieux !

Du coup, impressionné, cet homme de bien nous a gentiment conduits au Carrefour, a patiemment attendu que nous en ayons terminé, puis nous a ensuite ramenés à l'aérodrome, malgré qu'un de nos bidons souples, qui fuyait, lui ait parfumé le coffre au sans plomb. Au retour, Pascal dort profondément, et la pompe de l’aérodrome est bien sûr ouverte…

 

St Junien -Montpezat rien de spécial non plus, sinon que nous comprenons déjà que nous sommes en attente d'exotisme, lequel n'arrivera pas (croyons-nous), avant le Maroc. La France, on connaît, et l'Espagne aussi, un peu. A Montpezat, je baptise mon neveu Benoît, adorable et adoré petit être de 6 ans, que j'ai eu l'honneur d'accompagner durant les primes années de son existence, à une époque où il s'amusait à suivre les extraordinaires conseils d'un "grand" qui n'en a que l'apparence... Ma Maman, également de la fête, lâche quelques larmes… Nous dormons dans les hangars, après avoir mangé à l'œil au restaurant origan.gif L'Origan et vendu 4 des tee-shirts que nous avions fait faire, et qui servirent en partie à financer notre périple. Pascal, Stéphane et moi-même nous sommes rencontrés sur cette base. Pascal y travaille, les deux autres y ont suivi leur formation d'instructeurs.

Lundi 2 septembre 2002 : Montpezat - Agen - Grauhlet – Torreilles (Perpignan) : 

Pour des raisons douanières, il nous faut poser à Agen. En effet, du fait que nos machines reviendront par bateau et non par la voie des airs, un carnet A.T.A. (Autorisation Temporaire - Temporary Autorisation) a été exigé. Ce document, qui doit être signé par les autorités au sortir de la France, puis à chaque passage de frontière, nous suivra tout au long de notre périple. Agen est le seul aéroport douanier à accepter de nous laisser poser, cependant qu'ailleurs les fonctionnaires refusaient de se déplacer...l'absurde existe aussi chez nous. Le représentant local de la douane, lui, a bien voulu signer et tamponner nos papiers. Notre départ fut considérablement retardé par les tours de piste d'un moyen porteur en école, ponctués de deux passages d'un A 340 ! Les curieux locaux ont pu alors découvrir les curieuses mœurs des pendulistes (pilotes de pendulaire) : on s'habille, on scrute, on attend, on voit que ça va être long, on a chaud, on se déshabille pour tout remettre aussitôt, puis on recommence au début… vue.gif De Agen à Grauhlet, nous suivons la Garonne, puis le Tarn, avant de couper à travers la pampa. C'est ici ma région natale, et je passe au sud de Montauban avec émotion. J'explique mentalement à Ingres que mon violon à moi, ce sont mes pinceaux ! A Grauhlet, il n'y a personne au club ULM. Un coup de fil fera venir tout à l'heure l’ami Barcouda, grâce auquel nous pourrons remplir nos réservoirs. Nos ventres à nous sont moins patients. Le restaurant local est sur le point de fermer, mais la tenancière, touchée par notre projet rapidement exposé, nous offre en toute simplicité et de manière maternelle un grand plateau de fromages. Contrairement à la totalité des bars d'aérodromes, celui-ci a su canaliser une large clientèle extérieure. A l'issue de cette collation durant laquelle Patrice est arrivé, Pascal fera un rapide réglage de carbus sur un 912. Dès le décollage, en plein midi, les tortures commencent. A la verticale du centre national de vol à voile de la Montagne Noire, nous comprenons sa raison d'être. Ca brasse sévère ! Puis, les kilomètres défilent malgré le vent de face jusqu'à Narbonne, où une brume d'origine maritime réduit la visibilité, la température et la patience. Près de la côte, les flamands roses sont irrésistibles, et je m'offre deux trois radadas histoire de tourner quelques images, mais sans trop descendre ni m'approcher, pour la sécurité et le bien être de tous. Le posé sera un peu rock'n roll à Torreilles chez Michel Lopez, étape presque obligée avant de passer les Pyrénées par l'Est. Nous aimerions franchir cette chaîne dès ce soir, mais Michel nous le déconseille. Il connaît sa région, nous nous inclinons, et dormirons dans la salle de cours. Là, nous étalerons les cartes afin de mesurer le chemin qui reste à parcourir. Erreur, il faudrait plutôt se faire une idée des kilomètres déjà parcourus, c'est-à-dire 10% du parcours, déjà ! carte.gif Entre temps, nous sommes allés manger dans une gargote locale avec la Ford Sierra que Michel met à disposition des visiteurs aériens, pour notre plus grand plaisir. Cette auto, c'est un avant-goût d'Afrique ! Les pleins d'essence nous sont gentiment offerts, et nous voilà prêts à partir. Actions vitales, un allumage ne répond plus sur le DTA. Bêtement, je lance dans l'intercom "qu'est-ce qu'on fait ?" Quel idiot ! Sur le repare.gif point de passer les Pyrénées, un allumage mort, et je me demande ce qu'il conviendrait de faire ? Pascal me connaît bien : "on répare, ducon !" Seul, j'aurai décollé. Sept pannes moteur depuis que je vole, dont quatre qui auraient pu être évitées si j'avais réfléchi un minimum, et j'en suis encore là… Le tabagique que je suis sait aussi qu'il joue avec la mort… Curieux, l'être humain, qui est ainsi capable de jouer avec sa vie aussi facilement qu'avec des boules. Déshabillage des pilotes et des circuits électriques, pinces, clé de 8, scalpel, Pascal trouve, répare le fil sectionné, nous décollons enfin.

 

 

 

Par Pierre-Jean le Camus
Ecrire un commentaire

monsterrat.gif

 

Mardi 3 septembre 2002 : Torreilles - St Pau - Manresa : 3 h 30


torreilles.gif Vu que nous volons sans liaison radio entre nous, à cause de ma batterie qui est défaillante et qui ne me permet que de recevoir, nous avons décidé de nommer un meneur sur chaque étape. Le suivant suit - ben si - et ne se permet aucune fantaisie, sauf s'il est sûr et certain que le leader est en train de se perdre, auquel cas il se débrouille pour le faire savoir et ramener tout le monde sur le droit chemin. Aujourd'hui, le GTE est devant. C'est une erreur dont je prends conscience dès le décollage. En effet, j'ai passé plusieurs fois les Pyrénées à cet endroit, contrairement à mes camarades. Or, vu que la visibilité et le plafond ne sont pas optima, il eût été préférable que je prenne les rênes. Ce qui devait arriver arriva, et s'ensuivit un prévisible pataquès au moment de passer la montagne. J'étais au-dessus de la couche nuageuse, voyant bien que ça passait, cependant que le Air Création plus bas faisait demi-tour en me cherchant, pensant remettre à plus tard la traversée. Pestant et rageant, je sacrifie les 500 mètres qui me séparent du GTE, plonge, le rattrape et lui fais signe avec conviction qu'au-dessus c'est faisable. Il me suit, mais avec peine, quelque peu rétif à pousser sur sa barre pour optimiser sa montée. Du coup, je me retrouve devant et compte bien y rester, contrairement à ce qui était prévu. pyrrr.gif Le GTE comprend, et semble être d’accord. Sitôt la montagne passée, je redescends à 300 mètres sol comme le veut la réglementation locale, en prenant soin d'éviter la zone militaire qui gît là. Passage verticale Ordis, où officie Joan, importateur européen des Quicksilvers. J'hésite à m'y poser, sa base est très belle, et c'est un bon client. Cette dernière pensée efface toute hésitation : je suis en vacances, et compte bien oublier quelque temps mon prenant boulot. A partir d'ici commencent les ennuis. Cap au X comme indiqué sur notre carte au 1 / 1 000 000 (hélas), recherche de repères que nous pensons trouver, puis, au bout d'une bonne heure, nous voilà bel et bien perdus. Je laisse sournoisement le GTE passer devant, comme pour pouvoir plus tard lui rejeter la faute de nos errances. Droite, gauche, inversement, on remonte une vallée étroite, le stress tout doucement s'installe en nos veines. Demi-tour, puis encore. Coup d'œil furtif aux réservoirs. C'est le vide, ou pas loin. Nous sommes là, c'est sûr ; la seule question est de savoir où est le la, mais la partition n'est pas marrante. Avec Pascal, nous cherchons désormais un terrain posable. Nous n'avons pas d'autre choix. Nous sommes loin de notre destination, c'est sûr à présent, sans autonomie. Je repère une parcelle en contre­pente, me présente, vachte ! ça défile vite. J'attendrai d'être à un mètre du sol pour remettre les gaz, alors que Pascal me crie dans l'intercom "on est vent de cul, trop vite, ça le fait pas, gaz gaaaaaaz !" La ligne qui borde cette parcelle consent à rester un mètre sous nos roues, puis nous nous retrouvons à cinq mètres au-dessus du village, à slalomer même pour éviter les maisons un peu plus hautes. A ce moment précis, je donnerais tout ce que je possède pour être ailleurs. Ca fait pas lourd, je n’en disconviens pas…Je crois que je vais me pyrr.gif faire mal. J'ai peur ! Pascal derrière moi ne dit rien. C'est mon ami, nous nous sommes perdus par ma faute, je me dois de le ramener entier sur cette terre hostile. Que me dira sa petite Thi-Maï, née pour notre plus grande joie le jour même de mes 25 ans, quand je lui ramènerai un papa tout cassé ? Je dois nous sortir de cette merde ! Centimètre après centimètre, nous grattons un peu de hauteur. Gaz à fond et barre presque en butée, je pense à larguer nos bagages, à la manière des aérostiers. Après de vaines et courtes recherches, il n'y a plus de choix : ce même champ dans le sens inverse. Je me présente, face au vent cette fois-ci, arrondi, posé en dix mètres. On dirait que l'herbe est haute ! Stéphane se pose derrière, très court également. Nous ne pourrons repartir d'ici, c'est évident, mais les hommes et le matériel sont entiers. Merci mon Dieu !  Parons au plus urgent : l'essence. Un vieux Land s'arrête. En sort un gars qui nous cause. Ah, oui, nous sommes en pays Catalan. Les compères se tournent vers moi, supposé expert en espagnol (castillan). Je me hasarde : "ah, oui, mais cet homme-là nous parle en Catalan". Oui, bon, OK, pas le moment de faire le cake, je m'adresse donc à lui en espagnol, ça fonctionne. Bidons souples, les copains gardent le rejeton du monsieur en caution. Bon, d'accord, en fait l'enfant me cède sa place dans le véhicule. La station se trouve à St Pau, à cinq kilomètres à l'Est, plus bas dans la vallée. Au premier rond-point, le Guardia Civil fait son boulot. Mon conducteur, tout en me racontant des histoires à dormir debout, m'invite à m'appliquer cette ceinture que je tente désespérément de sortir de son grippant destin d'années d'oisiveté.  Cependant que lui s'inquiète de ma conformité avec le code de la route, la seule idée qui me hante est que personne n'ait la bonne idée de s'arrêter pour apprendre à ces pandores que deux machines volantes attendent patiemment après leur destin, là-haut…Après avoir encore une fois parfumé l'auto du monsieur avec nos bidons souples qui le sont décidément trop, nous faisons les pleins, poussons les machines de l'autre côté de la route. Les copains ont profité de ma demi-heure d'absence pour prendre la mesure de l'espace dont nous disposons. 50 cm de chaque côté, à l'intérieur des deux poteaux qui bordent cette route…C'est un peu peu. D'autant qu'une ligne téléphonique a eu la bonne idée de s'établir là, à gauche, comme pour donner la réplique au relief, à droite. L'arbre au bout de cette "ligne droite" ne se trouve qu'à 250 mètres. Ca passe encore, ce végétal est là juste pour parfaire le charme de la situation. Pour ma part, en dépit d'une certaine expérience de situations exotiques, je suis pris d'une sévère et irrépressible envie de renoncer, et cherche déjà dans mes papiers le téléphone de Manresa, afin de demander que l’on vienne nous chercher par la route. Hélas, nous n'avions pas prévu d'y poser, je suis donc démuni de ce Sésame. Il faut donc y aller. Décoller de cet endroit propice à tout, sauf à ça... Avant que nous ne décollions, le propriétaire du terrain se ramène qui nous demande de quoi ni qu'est-ce ? Discussion, démonstration de l'absence de dégât, bon, OK, l'homme reste sceptique mais se plie à mes prières. Faut qu'on y aille, maintenant. Des touristes français passent opportunément par là dans leurs campings cars : "stop, merci siouplé, possible arrêter les voitures et tout ça ?". Ca le fait, ils comprennent, sont sympas, arrêtent la circulation, tout contents d’avoir un truc invraisemblable à raconter, gaz, peur au ventre, ça passe pour tous les deux. Jamais, jamais, jamais, je ne veux revivre cette aventure.

manresa.gif En arrivant à proximité de Manresa après une heure de descente à travers un paysage de moins en moins hostile, le ciel se charge terriblement. Il fait bien noir, là devant. Là où nous allons ! Nous en avons assez vu depuis ce matin, et pensons, sinon espérons que cela suffira pour aujourd'hui. Mais non. C'est bien là, devant nous, que se développe le plus impressionnant orage sous lequel je n'aie jamais volé. Je trouve le terrain, m'y présente en grillant la priorité à nos collègues, qui d'ailleurs et bizarrement semblent ne pas s'aligner sur le même axe que nous. Nous apprendrons tout à l'heure qu'ils n'avaient pas vu la piste, et préparaient une vache dans un terrain tout proche. La manche à air est dans le coma. Pas bon signe, ça. A peine posés, cette dernière se mettra à s'agiter en tous sens, pendant que nous mettons les ailes au sol. Il est 15 heures, une pluie battante se met à tomber au milieu des éclairs, je sais qu'il nous faudra attendre au moins deux heures de plus avant qu'âme qui vive ne débarque ici. L'Espagne a ses raisons que notre raison ne connaît pas. Et en effet, Miquel déboule vers 17 heures. ordi.gif Je me précipite sur son ordi, afin d'envoyer quelques nouvelles à nos millions de correspondants. Pendant ce temps, les autres conviennent du menu de ce soir, dont nous irons chercher les multiples ingrédients tout à l'heure, en même temps que des cartes praticables au 1 / 4 00 000.

Mercredi 4 septembre 2002 : Manresa - Castello : 3 h 20

Nous avons prévu de descendre directement vers la côte, en suivant la A 18 que nous quitterons vers Tarrasa pour une route au 225, afin d'éviter la CTR de Barcelone. Nous décollons sous des nuages accrochés mais épars, passons au ras des magnifiques aiguilles de Montserrat, puis nous collons sur l'autoroute. montserratt.gif Pas trop vachable en dessous…la côte, déjà visible, se rapproche bien à mon goût, mais je suis derrière, et suis notre équipage pilote comme décidé. Soudain, nous nous trouvons en conflit avec un gros porteur. Un regard à gauche, la piste de Barcelone est là en dessous, dont on peut observer les moindres détails et les nombreux trafics ! Piqué convaincu vers le sol, puis plein nord au ras de reliefs ; mmh, faudrait pas que le moteur sache où il nous mène, sans quoi il pourrait bien se mettre en grève. Vers Vilafranca, nous reprenons une route vers la mer, que nous suivrons ensuite dans une aérologie de curé comme toujours en vol côtier, agrémentée d'un bon vent favorable.  Nous en prendrons plein les yeux en coupant la pointe de Tortosa et ses milliers d'hectares de rizières. Je dois me faire violence, comme souvent, pour résister à la tentation de me poser là pour sentir et toucher ces immenses et humides platitudes. En poursuivant au sud, la côte n'est guère accueillante par endroits, comme dans la majorité de la péninsule Ibérique. Au bout de deux heures trente de vol, nous commençons à nous raconter des âneries avec Pascal, signe que la fatigue et la lassitude s'installent. cote.gif Je ne comprendrai jamais comment font ceux qui sont capables de voler longtemps sur leur pendulaire. Je ne le suis pas, et me pose en général au bout de deux heures. N'importe où, pour peu bien sûr que le terrain s'y prêtât. Une plage, un champ, une route, peu importe, il faut que je rejoigne ma terre pour quelques instants, le temps de me défouler, de respirer les odeurs locales, de voir des sourires, puis très vite fuir à nouveau vers le seul endroit où j’ai la paix. Il m'arrive même parfois de me poser plusieurs fois sur quelques kilomètres. Quelle machine fabuleuse que le pendulaire, qui offre cette particularité de pouvoir se poser court, décoller fort, et se jouant avec aisance des aspérités du sol, et ce sans avoir besoin d'être champion du monde. Quelle chance de vivre une telle époque, et de savoir utiliser ce truc ! On nous avait prévenus de la nombreuse présence d'avions épandeurs sur l'aérodrome de Castello, qui sont bien là. Par ailleurs, la piste est immanquable, qui termine sa course droit sur la ville en bord de plage, sur un rond-point. Une ancienne bande en herbe existe, plus orientée dans le vent de ce début d'après-midi. villemerr.gif Nous la choisissons, parquons nos machines sous un soleil de plomb, et sortons comme le veut désormais le rituel le linge lavé la veille afin de le faire sécher sur les haubans. Que les ingénieurs qui rient devant nos enchevêtrements de câbles continuent de puer ! Je vais m'enquérir des possibilités d'avitaillement : "tienes un plan de vuelo ?" - Aïe, ça commence. "No, senior, no tengo porque no es nesesario - Muy bien !" L'homme m'apprend alors que les cuves sont vides, et le temps de les remplir il faudra attendre quelques heures avant que de pouvoir y puiser le précieux nectar. De toutes manières, de nombreux orages nous encerclent, nous décidons de rester ici pour la nuit. Après avoir sacrifié à l'incontournable et bienfaisante tradition de la sieste, nous trouvons le jeune instructeur du club, qui parle un français parfait, tout juste relevé d'un léger et agréable accent : "ma mère est française". stik.gif Ce franpagnol nous amène à la station la plus proche, que nous n'aurions guère aimé rejoindre à pieds, car elle est bien loin. S'ensuit un léger conflit avec un pilote local, qui refuse que nous parquions nos appareils à côté de SON bimoteur. Peu importe, les autres membres du club nous font comprendre que cet individu est irrécupérable, et nous invitent à attendre qu'il soit parti. Nous décidons d'aller à la plage, mais avant cela il nous faut mettre nos ailes au sol. Nous pestons un peu à l'idée que nous pourrions parquer nos machines à l'abri sans les démonter si ce monsieur était humain, mais bon, ici comme ailleurs "il y a peu de chances qu'on détrône le roi des cons…" L'eau est bonne, il n'y presque personne, le moment est agréable. Deux jeunes filles à la peau ambrée se baignent tout près, nous entreprenons inconsciemment et sournoisement une attaque oblique et progressive, faisant mine de sautiller dans les vagues. Les sirènes rient en comprenant notre manège, mais s'en vont bientôt, peut-être lassées de notre trop grande patience. Je rassure mes collègues en assénant une de ces vérités toutes faites qui ralentiront encore longtemps la progression de l'intelligence humaine : "les espagnoles, elles t'allument, tu te fais des plans, et puis hop, adios, c'est tout !" Il commence à faire nuit. Nous prenons le chemin du retour dans notre tenue de plage, quand tout à coup des cris enthousiastes et hauts perchés sortent d'une auto, auxquels nous répondons par de grands saluts. La voiture fait demi-tour, nos hormones libidiques sont en émoi, mais crac, l'auto nous repasse devant sous des cris encore plus puissants…il est des idées reçues qui ne sont pas infondées. Nous nous consolons en nous invitant mutuellement à la sagesse. Chaque chose en son temps, pour l'instant nous allons à Dakar, les études morphologiques de la gent féminine espagnole sont remises à plus tard. Nous dormirons dans le hangar après avoir dévoré toute la carte d'un bar à Tapas. Avant de rejoindre ce lieu, nous nous sommes lavés sous le jet d'eau mis à notre disposition dehors, dans la nuit et dans le plus simple appareil. Il me semble alors que nous vivons un moment important de notre périple. Nous sommes désormais quatre vrais amis, maintenant que nous nous sommes mutuellement décrassés, nus dans la nuit. 

Jeudi 5 septembre 2002 : Castello - Pozo Canada (Albacete) : 2 h 50 

cordobaa.gif Nous contournons la ville de Castello par le nord. Nous aurons encore et toujours des reliefs à passer, une fois Valence laissée quelque 20 kilomètres à notre gauche. Notre destination est une petite piste ULM située au sud de Albacete sur la route qui la relie à Murcia. Nous ne savons rien de plus de ce terrain. La navigation ne fut pas des plus faciles, j'ai pris l'option de contourner les derniers petits reliefs par le nord, et me trouve bien près de Albacete, prenant une route pour une autre. Heureusement nos collègues semblent moins paumés, et prennent donc les devants. Pozo Canada est un petit bourg sans âme, surplombé au sud d'éoliennes et traversé par la nationale 301. Aucune piste en vue…une sorte de bande claire, au beau milieu, semble bien être bordée d'un hangar, mais un autre hangar se trouve en seuil nord, en plein axe de ce qui pourrait être la piste, ce qui est pour le moins inusuel. Comment faire la différence entre cette bande et un quelconque chemin ? Pourtant, rien d'autre ne pourrait correspondre à notre Graal du moment. Une vague manche à air estompe les doutes, nous nous posons là, le chef du coin déboule. Pas du tout souriant, il nous invite à nous suivre dans un local. Impossible encore de savoir si nous sommes bien sur un terrain d'aviation. Son club-house, puisque c'est bien cons.gif là que nous allons, efface définitivement tout doute, devant un grand verre de cidre. La station service se trouve juste derrière, ainsi qu'un bar qui nous fabrique de bons gros sandwiches. Nous comprendrons bien vite que notre homme est le patron de tout ça. Il nous explique alors que son terrain n'est pas agrée par l'aviation civile espagnole, et qu'au contraire celle-ci y est hostile, vue la configuration des lieux ; devant mes excuses, "no sabia…", il me rétorque que mais si, pas de problème, au contraire, cette piste est même référencée sur les cartes idoines… "ah bon !" Stéphane est favorable à ce que nous partions immédiatement, malgré qu'il soit 13 heures, ce qui laisse augurer de conditions musclées. Il est vrai que nous ne sommes guère en avance sur notre planning, mais celui-ci nous concède une marge de manœuvre de dix jours. Soit, il n'a pas tort, allons-y. 

Par Pierre-Jean le Camus
Ecrire un commentaire

badnospain.gif
cordoba.gif Jeudi 5 septembre 2002 : Albacete - Beas de Segura : 1 h 50

Le biplace Air Création décolle le premier, cependant que je m'aligne. Après un interminable roulage, le voilà qui monte de trois mètres, y stagne un moment, redescend un peu, fait un écart pour éviter le hangar en plein axe, puis entame une laborieuse montée. A mon tour ! Ca se passe mieux, par chance. Depuis Manresa et notre investissement dans des cartes exploitables (un jeu), seul l'équipage pilote en est pourvu, l'autre lui accordant toute sa confiance. Ainsi, avec la paresse qui me caractérise, je délègue avec délectation la nav du moment. Nous sommes copieusement secoués, comme nous l'avons rarement été jusqu'à aujourd'hui. dta3.gif De plus, le sol est uniformément recouvert d'oliviers, sur des centaines de milliers d'hectares. Pas terrible en cas de panne, c'est un arbre à la pousse lente, ce qui donne, comme tu le sais, un bois très dur. La tension monte, mes bras brûlent des efforts continus que je dois fournir pour tenir la machine. J'en ai assez. Il faut dire aussi que nous avons déjà pas mal volé depuis ce matin. Au bout d'une heure et demie, je cherche à me poser, malgré les réticences de Pascal. Mais j'en ai marre, et peste copieusement contre Stéphane, qui a décidé qu'il fallait avancer à tout prix. Soudain, alors que, ne suivant pas mon log inexistant, je croyais en être loin, apparaissent les immenses pistes de Beas. C'est ici qu'ont eu lieu les derniers World Air beas.gif Games, sorte de pendant aérien des JO. Envoyé là en reportage, j'y fus fort impressionné par les installations, que je voulais revoir et montrer à mes collègues. Quelle déception ! Tout est désert, que dis-je, mort ! Personne, rien. En regardant à travers les fenêtres, nous voyons même encore les panneaux d'affichage des résultats, qui datent pourtant de plus d'un an. Il paraît que l'Europe a mis des millions dans cette affaire…tout le monde s'installe en position dormitive à laquelle je m'abandonne un instant, puis bientôt je m'en vais chercher de l'information, ou âme qui vive. Il convient de préciser que cet aérodrome se situe en plein milieu de rien du tout. Un vague panneau est accroché sur les grillages, côté extérieur. Il me faut les escalader pour passer à la liberté. Je songe un instant à cette position jamais connue, et me dis qu'il n'y a guère qu'un aéronef qui puisse ainsi me porter directement à l'intérieur d'une clôture. Un numéro de téléphone figure sur cette affichette. Je me hasarde d'un coup de portable. C'est l'instructeur local qui me répond, mais il ne vient que le week-end, vit à 60 kilomètres de là, "si, pero nosotros, nos vamos a Dakar". Sésame magique, qui ouvre bien des portes. "Ah, bon, alors attendez, mon fils doit traîner dans le coin - merci beaucoup". village.gif En moins de deux minutes survient un jeune homme manifestement oisif qui nous mène à la station la moins éloignée (bien 8 kilomètres), puis disparaît aussi vite, après avoir partagé avec nous l'un des pamplemousses qui attendent patiemment leur destin dans la console du DTA. Etant quasiment dépourvu d'instrument, j'ai en effet aménagé une trappe qui permet de conserver quelques denrées dans cet inutile évidement. 

Beas - Cordoba : 2 h 05

dta6.gif Nous avons déjà bien volé, mais la journée n'est pas finie. D'autant qu'il est exclu que nous passions la nuit ici, il n'y a strictement rien ! Cordoba est une grande ville, nous y serons bien mieux. Encore près de 200 kilomètres ! 200 kilomètres d'oliviers…nous avons heureusement un vent plutôt favorable, et parviendrons bientôt sur cette ville. Je n'aime pas trop faire route à l'est en fin de journée, le soleil de face n'arrangeant pas trop la visibilité, donc la prise de repères. Rappelons que nous naviguons "à l'ancienne", à la carte. Heureusement, la route Nationale lV a la même destination que nous, et accepte que nous la suivions. En fin de vol, je m'offre une petite séance de vol basse hauteur, le sol étant devenu plus accueillant. Nous n'avons pas la fréquence radio de Cordoba, vuee.gif mais cet aérodrome relativement important fonctionnant en auto-information, la parlote n'est pas indispensable. Nous nous parquons d'autorité près d'une aire gazonnée, afin de poser nos ailes sur ce doux revêtement. Les locaux attendront malignement que nous en ayons terminé pour nous avertir que des arroseurs sortent de terre la nuit, ce qui pourrait être fâcheux pour nos voilures. Bon, déplacement du matériel, qui dormira donc sur le dur. Quant à nous, un taxi nous mène à l'hôtel Colon, le premier que nous fréquentions depuis notre départ. Stéphane, comptable de l'opération, donne son aval après un rapide calcul. Douches bénéfiques, derniers coups de téléphone depuis l'Europe, puis nous allons manger une pizza en terrasse au coin de la rue. Les filles qui passent dans la rue sont belles, qui nous énervent d'autant plus qu'il nous faut subir les manières peu viriles du serveur. Nous buvons moultes bières pour noyer notre désarroi, mais hélas cette chose-là sait nager. Nous décidons de nous lever tôt, le Maroc est tout proche, notre baleine.gif impatience d'Afrique puissante. Le bureau de piste n'ouvre qu'à huit heures. Nous sommes donc là à huit heures. Il nous faut négocier un posé à Jerez, encore pour des formalités douanières. Le problème, c'est que les aérodromes contrôlés sont interdits aux ULM en Espagne. Mais il existe une astuce, qui consiste à coller l'indicatif radio en "Fox-Juliet" sur le flanc de la machine, en reniant sa nature ulmique. Or, si la supercherie fonctionne sur les appareils trois-axes ayant l'allure d'avions, un pendulaire n'a aucune chance. Juan-Manuel, fort dynamique et gentil préposé du bureau de piste, se démène comme un diable, passant des dizaines de coups de fil pour essayer de trouver une issue à cette absurde situation. En attendant, nous allons faire les pleins d'Avgaz à la pompe, après d'âpres discussions avec le pompiste : la taxe varie selon que l'on achète moins ou plus de 80 litres. Nous avons besoin de 100 litres : 50 par machine. Or, c'est ici que le bât blesse, notre pompiste affirme qu'il s'agit de 80 litres par appareil, avec un œil narquois. L'histoire de Dakar ne prend pas, tant pis, nous paierons plein pot. Retour au bureau de piste, rien à faire, Juan-Manuel n'a pas su convaincre ses correspondants, et Jerez ne veut pas de nous. Nous nous concertons. La situation est très simple : nous sommes censés faire tamponner notre carnet ATA à chaque frontière, sans quoi, de retour en France, il nous sera impossible de récupérer nos machines auprès de la douane. Nous sommes en règle pour la France, et nous pourrons l'être à Dakar. Or, ici, nous ne le serons jamais. Eh bien soit, nous allons déclarer, au retour, que nous avons fait un vol Agen - Dakar sans escale. De plus, cela va nous supprimer toute contrainte sur les futures frontières. Hésitations, doutes, perplexité. Et m…rde, font ch… OK, on va faire ça. C'était gonflé, mais le pire, mon ami, c'est que cette grotesque supercherie a fonctionné. En ce sens, nous sommes administrativement recordmen du monde ! Qui d'autre peut se targuer d'avoir rejoint Agen à Dakar en vol sans escale en ULM pendulaire, en biplace, avec un moteur deux temps ? Hein ? Et attends, c'est pas tout, on a fait ça en 14 jours, mon pote. Ouais, en 14 jours ! ! !  dta2.gif

Vendredi 6 septembre 2002 : Cordoba - Medina Sidonia : 2 h 20 
Medina -Tétouan : 1 h 30

Nous quittons donc Cordoba le cœur léger, direct sur Medina Sidonia. Nous y avons expédié de l'huile et autres tee-shirts propres. Le seul problème du deux-temps, c'est qu'il a précisément besoin d'huile. Etant dans l'impossibilité d'emporter toute celle dont nous avions besoin pour des raisons de poids, et craignant de n’en pas trouver en route, nous en avions envoyé sur divers points de notre périple. Medina est le premier. Nous verrons bien en arrivant si le système a fonctionné. La belle piste en dur paraît bien grande vue du ciel. En vérité, elle conserve les proportions exactes d'une 1000 mètres, à la largeur près. On aura donc compris qu'elle n'est pas large, puisque courte. Il est 13 heures, il n'y a personne, il nous faudra attendre un bon moment à respecter les horaires espagnols. Pendant que Pascal et François font la sieste, je pars avec Stéphane à la quête d'un quelconque déjeuner. Le village se trouve bien à 5 kilomètres, sur une haute colline. dta5.gif L'auto-stop ne fonctionnant manifestement pas ici, nous irons finalement à pieds, pour ramener des sandwiches achetés dans une gargote où sèchent au plafond, indifférents à l'odeur de tabac froid, d'irrésistibles jambons crus. Repus, nous tenterons de nous interviouver mutuellement pour la postérité vidéaste, puis Pascal nous changera les bougies. Tout à l'heure, nous passerons Gibraltar, il nous faut mettre toutes les chances de notre côté. Et les bougies, spicologiquement, c'est kékchose ! Roberto, maître des lieux, arrive vers 17 heures, malgré qu'il m'ait auparavant assuré au téléphone 16 heures. Notre huile est là, qu'il nous livre. Il nous prête son auto afin que nous allions chercher du carburant. Fatigué de nos non liaisons radio, je m'enquiers de la possibilité de lui acheter une batterie pour ma portative. "No problem, I've got one" Ici, malgré le prénom, on parle anglais, puisque notre hôte est polonais, c'est logique ! Je la lui achète donc, puis nous partons, bien que cet antipathique individu nous ait formellement déconseillé de quitter l'Espagne sans plan de vol. Nous savons quant à nous qu'il est interdit ici de vouloir rester légal, sous peine d'attendre jusqu'aux calendes grecques, voir tchétchènes…en effet, les relations entre l'Espagne et le Maroc sont telles que tout plan de vol entre ces deux pays est systématiquement refusé. En revanche, nous savons aussi que l'atterrissage est autorisé une fois sidonia.gif sur place. Gaz donc, cap sur le Maroc, dont les côtes nous apparaissent sitôt décollés. Un bon vent de cul nous pousse, la visibilité est extraordinaire. Je n'ai pas le talent de dire le passage du détroit. C'est un moment unique dans une vie, quelque chose d'indéfinissable et de tellement banal finalement. Qu'il y a-t-il de tellement notable, en effet, en l'an 2002, à quitter l'Europe pour rejoindre l'Afrique ? Nous passons d'un continent à un autre, certes, mais aussi d'un monde à un autre. Du monde des nantis à celui d'un peuple qui n'en finit pas de souffrir. En un mot choc, nous passons de chez les blancs à chez les noirs. Moi qui suis un peu des deux, je me sens chez moi, ici au milieu, à la frontière de ces deux mondes qui s'opposent depuis des siècles.

Par Pierre-Jean le Camus
Ecrire un commentaire

bando.gif
Vendredi 6 septembre 2002 : Medina -Tétouan : 1 h 30

agnes.gif "Tétouan Bonjour, deux ULM à dix minutes, bla bla bla - oui, bijour, (voix féminine) donni moi lé nouméro d'autorisatian de survol du Maroc ?". Aïe. Stéphane "fait la radio", je ne l'ai pas trop briefé sur le sujet. "Mais, euh, ah bon ? oui mais non, mais bon, on peut pas poser quand même ? - alliz-y, la 09 en service, vent du etc 10 nœuds, on verra ça quand vous serez posés." Bon, va falloir négocier. La vérité, c'est que nos autorisations de vol, parvenues après notre départ, trônent inutilement au cul d'un fax parisien. Donc, ce Sésame, nous l'avons sans l'avoir. Nous touchons les roues avec une grande émotion, enfin l'Afrique ! Déjà, rien que ça, c'est quelque chose, et monte alors ce doux sentiment qui nous habitera souvent tout au long de ce périple : nous sommes venus jusque là en vol ! C'est énorme, c'est immense, c'est irréel ! La contrôleuse nous ramène sur terre "allô les zuilèms, c'est vous qui allez à Dakar ? - oui madame ! - soyez les bienvenus". Elle a reçu le même fax que nous, ainsi d'ailleurs que toutes les tours de contrôle du pays, mais aussi toutes les gendarmeries. fleuve.gif Fabuleux pays que le grand Royaume du Maroc ! Formalités de police, nouveaux gens, nouvel accent, nouvelles mœurs. On nous fait parquer les machines devant la police, on nous indique un hôtel, où manger, tout ça. Il nous sera impossible dans tout le pays de camper sur les aérodromes, mais les hôtels sont abordables, et nos comptes prévisionnels, bien estimés par Stéphane, ont intégré ce facteur. La population, ici, se débrouille plus facilement en espagnol qu'en français, car la région fut longtemps sous la tutelle des hispaniques, qui ont d'ailleurs gardé la ville de Ceuta, ainsi qu'une espèce de ridicule rocher, dont la possession a occupé les media voici paysage.gif peu de temps, et que avons survolé tout à l'heure, en prenant conscience de ce que l'homme est parfois sérieusement futile. Demain matin, nous passerons bien du temps au bureau de piste, à prendre la mesure des exigences locales. Plan de vol, cheminement VFR, suivi systématique. Nous espérions pouvoir être dispensés de ces lourdeurs, comme sur les raids organisés auxquels nous avions participé, et dont l'organisateur, Raid'Air Aventure, avait débrouillé notre arrivée ici. Entre autres informations devant figurer sur le plan de vol, on me demande de quels dispositifs anti-turbulences nous sommes équipés. L'ambiance n'est pas forcément à la rigolade, sans quoi je dirais bien nos bras. L'essence est ici trop chère, nous décidons que nous poserons en route pour faire les pleins. Grave erreur que de décoller sans les pleins, que nous ne commettrons plus !

Samedi 7 septembre 2002 : Tetouan - panne : 2 h panne - station : 2 h 
station - Beni-Mellal : 1 h

station.gif Moins de deux heures après notre départ, ayant rejoint la côte atlantique, impossible de trouver la moindre station posable. Je sais que je suis short, sur le point de tomber en panne, et ne navigue plus qu'en sautant mentalement d'une vache à une autre, comme doit d'ailleurs le faire en permanence tout pilote responsable. Une station se présente à trois kilomètres, quand soudain le 503 ratatouille. Je coupe immédiatement les contacts, pour éviter d'appauvrir ma carburation, ce qui pourrait avoir des conséquences plus fâcheuses qu'une simple panne d'essence. Posé sans histoire dans le dernier champ repéré, les locaux accourent par dizaines, surgis de nulle part. Le GTE m'annonce par radio qu'il m'amène de quoi subsister jusqu'à la station prochaine, ce qui fut fait dans les plus brefs délais (ma radio ne fonctionne qu'en réception). Redécollage rapide. A ladite station, les gendarmes arrivent, papiers, tout ça, nous sommes en règle, ces fonctionnaires arrêtent les voitures pour que nous puissions décoller. Avant d'arriver à Beni-Mellal, il nous faudra encore négocier un posé nutritif. Eh, je suis ici, chez moi, à te raconter notre histoire, et il m'arrive un truc extra, faut que je te dise, toi qui prends la peine de me lire. J'ai passé plus de 8 mois à préparer ce voyage. 8 mois durant lesquels tu ne pouvais pas débarquer chez moi, à l'improviste ou non, sans me voir penché sur mes cartes, à en étudier le moindre recoin, la moindre aspérité. Et là, en ce moment, pour te dire ce machin, j'ai rouvert ces mêmes cartes pour me rappeler, sauf que là, maintenant, on l'ai fait, le truc ! Et ça, c'est bon. Bon et flippant à la fois. Je ne me rends pas encore bien compte. Je ne saurai la valeur de cet acte que plus tard, panne.gif comme quand j'ai "fait la guerre". Je me suis un jour retrouvé au Liban, un fusil chargé sur l'épaule, avec pour seul ordre de répliquer en cas d'attaque. Je n'ai compris que des années après que j'aurais alors pu tuer légitimement un homme, sans état d'âme, simplement parce que c'était mon devoir du moment. Rien de plus, alors, que cette sinistre perspective, qui heureusement ne se présenta pas. Sur le coup, là en panne au Maroc, c'était en tous points identique. Faut qu'on avance, on est alors dans un état second, seul le but ultime compte. Voilà, tu as partagé avec moi l'état troisième. Je dis sans arrêt à mes élèves que l'important c'est de partir, mais pourtant, et j'en ai bien conscience, l'orgasme, c'est quand on arrive, et Coubertin est un âne ! C'est vers Barga que survint cette panne. De là, nous suivîmes l'autoroute 2301, avant de prendre un cap approximatif direct sur Allat-Tazi, puis une estime à travers le Pays Zemmour, visuel sur Rabat à droite, avant de rejoindre Rommani. Les hauts plateaux que nous survolons alors à basse hauteur sont magnifiques. moutons.gif D'approximatives platitudes dont surgissent, avec fantaisie, de petites montagnes accidentées aux couleurs ocrées, le long desquelles nous jouons avec délices. Ca y est, cet exotisme dont nous rêvions est bien là. D'autant plus appréciable que l'aérologie est clémente, quelle que soit l'heure, ce qui change de la tumultueuse Espagne. C'est tout juste après le col de Khaloua, le long de la P22, à Souk El Arba, que nous allons poser pour faire les pleins. Pascal y distribue des lunettes, qu'il avait modestement emportées avec lui. Il s'agit de lunettes de vue, certes pas forcément adaptées à leur destinataire, mais pourtant bien appréciées des vieillards qui retrouvent ainsi une vision qu'ils croyaient définitivement perdue. Pendant que les gendarmes nous annoncent fièrement qu'ils savent qui nous sommes, le pompiste, en bon commerçant, reste aussi stoïque que si nous étions de quelconques mobylettes, et pompe.gif nous remplit nos réservoirs. Quelle douceur, quel bonheur, hélas bien refroidis dès notre arrivée à Beni-Mellal, au pied de l'Atlas. Là, affreuseté, on tombe sur un chef zélé.  A peine posés, Stéphane et moi nous retrouvons dans le bureau du commandant de l'aérodrome, qui abrite le centre national Royal de vol à voile. De quoi donner de l'envergure à ce fonctionnaire, par ailleurs désœuvré. "Vous êtes en infraction", voilà ce qu'il va nous répéter des dizaines de fois, avant de se décider à nous exposer les détails de notre faute, qui, si l'on en juge à la gravité de son rictus, doit être de la plus haute importance. Afin de nous donner bonne contenance, nous sortons tous les documents officiels ou non que nous possédons, et commençons à les offrir à ses regards. Plan de vol, autorisations, brevet, papiers des machines, programme télé, passeports, tout est là dans le bon ordre. Mais quel crime avons-nous bien pu commettre, qui méritât une attitude aussi détestablement accusatrice ? 

- "Où est le troisième appareil ? nous lance-t-il enfin avec rage.

- Euh, ah ? Non, non, c'est à dire, nous ne sommes que deux machines.

- Qui est 77 ADH ? - Oui, c'est moi, ici présentement monsieur le chef ! 

- 08 EL ? - C'est l'autre"  Son visage s'ouvre alors d'un large et menaçant sourire : "Et marrak.gif pouvez-vous maintenant me préciser qui est F-JXXX ?" Et voilà, paf, le coup de l'indicatif radio ! Celui-ci, en France, et pour quelque Enarque donc impénétrable raison, est différent de l'identification officielle de la machine. Or, sur notre plan de vol c'est lui qui figure, et non l'immat qui est collée sous l'aile. Il n'y a donc pas vraiment faute, nous nous sentons soulagés, tout va s'arranger. "Mais ce n'est pas tout !" Alors quoi d'autre, monsieur le comique, dis-nous vite quoi d'autre, rions encore ! "Vous êtes en ritard, nous avons déclenché la phase, et tout le Maroc est à votre recherche" Aïe, là, il a du biscuit, c'est sérieux, on ne rie plus. Emplafonner un plan de vol sans prévenir est effectivement une faute grave, de celles qui peuvent faire sauter un brevet de pilote. Je prends immédiatement tout sur moi, de manière à que le cas échéant je sois le seul à payer ce prix. Je pourrais toujours poursuivre la balade comme passager, puisque nous sommes quatre pilotes…enfin, pour le moment. villeee.gif Je suis le monsieur administratif de notre petite ONG, et de plus c'est tout de même ma panne d'essence qui nous a mis dedans. Cette panne, d'ailleurs, est-il au courant ? Question immédiatement élucidée : "Vous vous êtes en plus posés en campagne sans autorisation, en panne d'essence me dit-on ?". Ca non plus, faut pas faire. Nous aurons au moins appris que la chose est possible pour peu qu'on le demande (le posé hors terrain officiel, pas la panne !), ce que nous ferons donc à l'avenir, puisque nous y serons contraints de toutes façons, nos appareils n'ayant pas suffisamment d'autonomie pour rejoindre d'un jet les rares aérodromes de ce pays. "Mais qu'est ce que je vais faire de vous ?", ne cesse-t-il de répéter maintenant, entre deux coups de fils à toutes les administrations du pays. Il est d'autant plus agacé que ses chefs, dont l'un s'est entretenu au téléphone avec Stéphane, sont favorables à ce que l'on oublie et pardonne, une fois le petit sermon de circonstance prononcé. Mais lui, non, veut pas s'arrêter là, lui. Il a un petit pouvoir, une occasion inespérée de d'en user, va pas se passer comme ça, non ? Nous nous faisons porter en ville afin d'y trouver gîte et couvert, après trois bonnes fleuve-copie-1.gif heures de négociations, d'invitation à la clémence, sans rien savoir de ce nous deviendrons demain. Au petit matin, pendant que les copains montent les ailes et complètent les pleins de l'essence portée depuis la ville dans nos valeureux bidons souples, je retrouve notre homme, à peine calmé d'une nuit qu'il semble avoir passée là, derrière son bureau : mêmes vêtements, même rictus, même mégot au bord des lèvres. Pour me donner du courage, je me dis que finalement mon rôle n'est pas le plus mauvais, et qu'il faut absolument que je me débrouille à l'avenir pour avoir d'innombrables démarches à faire, au moment précis où il faut justement faire les pleins, monter les ailes, faire la prévol, tout ce genre de choses un peu fatigantes. Je me justifierai d'un "si tu veux tu prends ma place" qui mettra tout le monde d'accord. Ouais, ça c'est un bon plan, ça !  "Bon, j'ai réfléchi à votre situation, vous êtes en faute, et vous êtes un très mauvais pilote :  

Plan de vol non clôturé, panne d'essence, voilà qui aurait pu vous très très coûter cher" Aurait pu, il a dit, c'est que ce ne sera donc pas le cas, joie ! Il me demande simplement de lui faire deux lettres d'excuses : l'une pour le plan de vol, l'autre pour la panne, mais en m'invitant à écrire que celle-ci était due à une rupture de circuit carburant. Ce honteux mensonge, que je me suis toujours promis d'employer si ce cas de figure se présentait, m'est aujourd'hui dicté par le fonctionnaire qui est censé me punir ! Hein, t'as vu m'man, c'est pas moi, hein, c'est le méchant monsieur vilain qui m'a obligé ! Et même que c'est vrai, et que mon copain Stéphane il pourra te le dire ! Je termine ces deux lettres d'un grand coup de ce tampon que Bruno Picot nous avait judicieusement recommandé d'emporter avec nous. Notre homme est impressionné, et comprend alors qu'il a affaire à du sérieux.

Dimanche 8 septembre 2002 : Beni Mellal - Marrakech : 2 h 30

747.gif Nous longeons l'Atlas, cap à l'Est, histoire de l'observer, le défier, prendre la mesure de notre dernière bataille avec ce caprice géologique. 200 kilomètres, ça devrait aller vite, nous pouvons être à Taroudannt ce soir. Immenses platitudes de sable jaune et ocre, délice, nous faisons une course d'ombres, descendons très bas sur l'unique route, que nous suivons, pour lire les panneaux et amuser les gens, du pur bonheur d'aviation véritable ! A proximité de Marrakech, quelques kilomètres après Tamelelt, le décor change avec douceur, la verdure s'impose petit à petit, les maisons deviennent luxueuses, enfin pas toutes bien sûr. Très belle étape malgré un petit vent de face qui se fait bien vite oublier. Aéroport International : gros trafic. Nous nous posons devant un 737 au point d'arrêt, je ne puis résister, je lance un grand coucou à l'équipage de conduite médusé. Voilà bien 5 minutes qu'il nous attend là ! fioul.gif Nous passons sous un 747 pour aller au parking. C'est drôle. Sitôt dévêtu de mes nombreuses couches, devenues plutôt futiles sous les 40° qui règnent ici, et pendant bien sûr que les copains font les pleins (ça marche, mon truc !), je me rends au bureau de piste, tout fier de clôturer mon plan de vol dans les temps ! J'en redemande un pour Taroudannt. "Avez-vous l'autorisation de poser à Taroudannt ?" Ben c'est nouveau, ça. "Oui, il faut l'autorisation du gouverneur pour poser là. - Bon, d'accord, comment puis-je entrer en contact avec cet homme ?" On m'apprend alors que les services de ce notable sont fermés le dimanche. La tuile ! Je scrute la carte : "Et Agadir, faut le droit ? - non, Agadir, ti peux y aller". Je pose donc un plan de vol pour Agadir. Nous y passerons la nuit, et demain matin il ne restera que 70 kilomètres pour Taroudannt, même si ça n'est pas direct. Il nous faut impérativement poser à Taroudannt, notre ami Jacques noun.gif Pierre nous y attend, ainsi accessoirement qu'une nouvelle réserve d'huile. Je reviens sur le tarmac apprendre la nouvelle aux copains. Ce n'est pas l'enthousiasme, on se faisait une joie de voir Jacques ce soir. Nous avons trois heures de vol jusqu'à Agadir, la nuit tombe à 18. Nous devons donc être en l'air à 14 h 30 au plus tard. La chose ne sera hélas pas possible. Le trafic s'est considérablement accru, et nous souhaiterions laisser au moins 5 minutes entre le dernier et nous, afin d'éviter les turbulences de sillage de ces gros machins, qui ne nous sont guère favorables…après près d'une heure d'attente sur nos machines, en tenue et liquéfiés, nous serons contraints de renoncer. Pendant que les copains mettent les ailes à plat, je retourne au bureau de piste pour essayer d'accélérer notre affaire pour demain (mon astuce de tir au flan marrakkk.gif marche toujours, hé hé hé.) On me répète que je ne pourrai rien faire avant demain matin. Un coup d'œil dehors, les copains n'ont pas encore terminé, j'attendrai encore un peu à discuter avec le gars avant de revenir vers eux en prenant un air préoccupé, faut bien se justifier, et faire croire que "oui mais pendant ce temps-là, moi, j'ai nos soucis à résoudre." Un taxi nous amène en ville. Son chauffeur s'appelle Rachid, il nous donne son numéro de portable pour une ballade en ville ce soir et la course demain matin. Fort bon repas et bonne nuit à l'hôtel Charles de Foucauld. Nous faisons pour la première fois chambre à quatre.

 

Par Pierre-Jean le Camus
Ecrire un commentaire

Lundi 9 septembre 2002 : Marrakech - Taroudannt : 2 h 20

Nous nous présentons très tôt à l'aéroport, je me précipite illico au bureau de piste, pendant que les copains etc t'as tout compris, maintenant. Notre demande doit être adressée au gouverneur par fax, on m'en donne le numéro, mais on refuse de me mettre l'outil à disposition…Ubu a des petits un peu partout. Bon, OK, laisse tomber l'ami, on va à Agadir, peut-être y sont-ils plus sympathiques. "Ah oui, mais Agadir est bouché, pas de décollage avant 10 heures." Nous nous sommes levés à 5 h 30 pour entendre ça ! Pour une fois, le gars n'y est pour rien. Une poignée de longues heures d'attente plus tard, j'y retourne. Toujours bouché. J'enrage. Mais bon sang de nom d'une bite de chameau, je vais bien trouver un fax dans un aéroport international, non ? Que tu crois ! Aucun guichet ni commerce n'en est pourvu. Sur le point de renoncer, j'en trouve un, enfin, dans une petite agence de voyages. J'envoie le truc, puis reprends la direction des appareils, en me disant qu'on viendra nous chercher quand l'autorisation arrivera. Humm, à la réflexion, peut-être pas. Demi-tour, je vais tenter un coup de bluff. "Je viens d'avoir Taroudannt au téléphone, ils m'ont dit qu'ils vous avaient envoyé l'autorisation. - Ah non, monsieur, nous n'avons rien reçu. - Mais, pourtant, ils m'ont dit…pourriez pas les appeler, pour voir ?" Bingo, ça marche, l'autre au bout du fil confirme, on peut y aller. Nous avons bien gagné une heure ou deux. J'apprendrai plus tard que l'ami Jacques a bien aidé sur ce coup. On décolle à 11 heures, nous allons passer l'Atlas dans une heure, soit en plein midi ! Genre : "Votre commandant de bord vous signale que nous allons traverser une zone de très fortes turbulences, veuillez rejoindre vos sièges, accrocher vos ceintures, et éteindre vos cigarettes s'il vous plaît."  Avant d'attaquer la traversée de l'Atlas, nous avons pris le temps de nous tirer une bourre, faisant une course d'ombres d'autant plus agréable qu'elle n'avait rien de prémédité. Regardant au sol, je vis soudain que l'ombre du deuxième appareil me suivait de très près. Un écart à gauche, elle me suit, je tire, elle accélère. Très drôle, je pilote deux machines à la fois ! Droite-gauche et inversement, ce petit jeu va durer plusieurs dizaines de minutes, saine détente avant les choses sérieuses. En effet, sitôt que nous passons la faille de Imi-n-Tanoute qui nous ouvre les portes de cette chaîne de montagnes, les turbulences, assez sévères et soutenues, commencent à malmener nos ailes, qui commencent à balancer en tous sens, cependant que commence une partition envolée, qui se joue parfois à quatre mains. Cela va durer près d'une heure. Une heure intense, pendant laquelle je serai incapable, malgré l'invitation de Pascal, de lâcher une main pour montrer à notre caméra l'endroit où nous nous trouvons sur la carte. C'est désormais une habitude que d'indiquer à la postérité télévisuelle notre position, à l'aide de mon index ganté. J'ai pour habitude d'attacher la carte sur ma jambe gauche. Cette particularité qui n'en est pas une aura au moins donné une seconde raison d'être à l'index de la main du bras du même côté. Ce doigt me paraissait presque inutile avant que je ne vole. En effet, à part participer aux douloureux accords barrés plaqués sur ma guitare, cette succession de phalanges m'avait toujours été inutile ; oisiveté passive qui a disparu depuis que cette protubérance est mise à contribution pour m'indiquer ma position !  Le moteur est la seule chose que nous ne maîtrisions pas à 100 % sur nos machines. En ce sens seul le vélivole, fut-il parapentiste ou pilote d'un planeur de performance, est un vrai pilote, si l'on admet l'idée qu'un pilote est celui qui possède l'entier contrôle de tous les paramètres du vol. Par conséquent, pour justifier notre flemmarde attitude, nous nous efforçons de toujours voler en local d'un terrain posable, comme nous l'enseignent le manuel et le bon sens. Néanmoins, il arrive que nous nous permettions quelque incartade à ce grand et louable principe. Ce fut le cas en sortant de l'Atlas. Parvenus verticale le lac qui émerge à Argana, je pris la décision de couper plein sud, vers le salut de la plaine que nous apercevons déjà derrière la barrière montagneuse. Le GTE, docile, discipliné et fatigué sans doute, me suit. Le calme plat et complet surviendra avant même le passage de la dernière crête. C'est surprenant. Je reste aux aguets, les deux mains sur ma barre de contrôle, tout en auscultant avec toute mon attention ce sol qui ne m'offre décidément aucune zone posable. Mais le calme continue. Sitôt le dernier relief passé, qui ouvre une large perspective sur une plaine accueillante dans un calme aussi plat que salutaire, je me livre à une petite séance de testage de mon aile. Je connais finalement peu cette Aeros Profi malgré nos près de 30 heures de complicité, et l'aborde avec une attention d'autant plus accrue qu'Alexander, Ukrainien patron de la boutique et néanmoins ami, m'a mis en demeure sur le caractère pointu de cette voilure. Profi : ce nom a été choisi pour sa destination, qui se voudrait réservée aux "professionnels". La vérité semble être que nos amis ex-communistes, peu expérimentés en matière de pratique à défaut de l'être en matière conceptuelle, ne se rendent pas bien compte de l'état d'avancement du niveau des pilotes "de l'ouest". A mon retour, je pourrai même affirmer à cet ami de l'est que je n'aurai aucune hésitation à exploiter cette aile en école, puisqu'à tous les quatre, nous avons pu déjà prendre la mesure de ses énormes qualités. Un très bon rendement malgré les larges et traînées-gênes sacoches latérales, une vitesse de croisière confortable, une célérité maximum sans précédent avec un 503, et enfin une vitesse de décrochage…Voilà précisément la seule caractéristique que j'ignore. Je n'ai jamais osé pousser ma barre à fond. Me voici en conditions idéales, et je m'y hasarde, non sans avoir prévenu mon passager, qui y consent. Je pousse ma barre progressivement puis à fond, tout en écoutant avec toute l'attention requise par l'apprentissage et l'expérience les informations que me donnent les petits muscles de mes bras rachitiques : rien ! Barre en butée, et malgré un effort notable, la machine reste en ligne de vol, avec simplement le classique vario en négatif, aux alentours usuels de - 4 m /s. Après une légère ressource, le décrochage consent à se produire, manifestant un presque imperceptible basculement à gauche dû au couple moteur. Nous arrivons à Taroudannt ! A part peut-être l'imperturbable François, nous sommes tous impatients d'y parvenir : Stéphane et moi avons conçu ce projet ici, dans une chambre du palais Salam, et Pascal tient à y retrouver Jacques Pierre dont nous avons déjà parlé. Et en effet, sitôt posés sous une température étouffante, Jacques, aperçu d'en haut travaillant à la construction de son hangar, nous accueille chaleureusement. La joie est partagée : à nous l'indescriptible satisfaction de nous gausser d'être parvenus jusque là, à Jacques le bonheur de recevoir une visite attendue à laquelle il a contribué. Nous passerons la soirée chez lui, dans une maison immense, à causer, à refaire le monde, à observer les milliers de scorpions qu'il a ici en pension. Après avoir gagné la confiance de ses enfants âgés d’une dizaine d'années, art dans lequel j'excelle, je me hasarde à leur demander leur avis sur leur vie en exil, ici, loin de tout, de leurs amis, de leur famille, du monde qui jusqu'à l'an dernier fut le leur. Ils me répondent avec une vérité infantile donc indubitable qu'ils sont ici très heureux, et l'aîné enchaîne alors avec insouciance sur sa passion pour l'astronautique ! Moi qui fus, à ce même âge, exilé dans un pays inconnu - la France - je les crois, pour avoir vécu la même expérience. Elle me fut plutôt douloureuse, et si eux me disent qu'elle ne l'est pas, je sais qu'on ne peut cacher le contraire, et me plie donc à leur opinion. Demain, nous partirons déjà, pressés par le temps. Je prends alors conscience que notre aventure est menée certes avec détermination, mais hâte. Une trop grande hâte…

Mardi 10 septembre 2002 : Taroudannt - Tiznit : 2 h 15 Tiznit - Tan Tan : 2 h 50 
Tan Tan - Tarfaya : 2 h

Cependant que nos quelques détracteurs riaient à l'idée que nous prétendions mener notre périple à terme sans l'aide du GPS, affirmant qu'il n'est pas très difficile de suivre bêtement la côte, ce n'est qu'aujourd'hui, à mi chemin, que celle-ci deviendra notre seul repère jusqu'à Dakar.  Du moins le croyons-nous. En effet, parvenus en visuel de la mer, nous ne la voyons pas ! Bouché. Une entrée maritime nous ferme toute perspective. Demi-tour, petit cafouillage entre le meneur et le mené, puis enfin le GTE se pose à Tiznit, non pas sur la route, mais sur un chemin caillouteux qui la borde. Je suis, comme convenu. Je ne coupe pas mon moteur à l'arrondi, voulant me réserver la possibilité d'une remise de gaz au cas où. A peine le train principal au sol, nous entendons un éloquent "crac" à l'arrière. Je comprends immédiatement : une pale d'hélice a subi les affres d'une pierre lancée par une roue. Je m'en veux. Quelle connerie ! Certes, Arplast nous a fourni une pale neuve d'avance, mais un Joker n'est intéressant que tant qu'il ne sert pas. Nous brûlons ce Joker en même temps que je me ronge la conscience, bien décidé à désormais réfléchir toute décision. Nos réservoirs sont remplis en même temps que la pale est changée par Pascal, puis nous reprenons une route au sud pour suivre la route P 30 jusqu'à Guelmin, puis la P 41 jusqu'à Tan Tan. Nous étions préparés à ne plus subir de turbulences. Seule la quiétude du vol côtier nous attendait aujourd'hui. Mais les aléas de la météo en ont décidé autrement, il nous faudra encore supporter, et même plus contrarier les turpitudes des éléments. Encore des montagnes à passer. Les derniers contreforts de l'Anti-Atlas, d'autant plus difficiles que la rencontre n'était pas prévue. Vers Guelmin, parvenu enfin dans les immenses platitudes désertiques, je redescends au ras du sol (genre trois mètres…) J'ai chaud, et pendant que mon passager s'offre encore un somme, je relève les jambes de mon pantalon, ce qui me vaudra le plus beau coup de soleil de ma vie ! Plus beau rime parfois avec premier. Ce fut le premier coup de soleil de ma vie. Nous hésitons un peu à l'arrivée sur Tan Tan, un peu déroutés par le dernier petit relief qui nous cache le terrain, qu'enfin nous apercevons sur le petit plateau qui surplombe la ville à l'ouest. Pour la première fois, nous ne disposons pas de la fréquence radio de l'aérodrome, sur lequel nous posons donc sans autre forme de procès. Il ne s'y passe rien, que risquons-nous ? Pourtant, le procédé ne plaira pas, qui me demandera de longues minutes de négociations, d'explications, de palabres, pour parvenir enfin au droit d'en repartir. Il y a ici de nombreux fonctionnaires oisifs qui attendent l'improbable visiteur. La corvée d'essence fut pendant ce temps négociée par les amis, qui se firent porter en ville avec nos bidons souples. J'entrevois en même temps les limites de mon paresseux subterfuge, qui m'a fermé les portes de cette découverte terrestre d'une ville que je ne connaîtrai peut-être jamais. Sitôt décollés dans un vent soutenu, nous prenons cap à l'ouest, sur le port chapeauté de petits cumulus bas. Nous y jouerons un moment, dans une odeur de poisson ! Ces nuages, montés d'un sol recouvert de cadavres de fruits de mers (a)variés, sentent très fort le poisson ! Très étonnant ! J'ai pour la première fois pris la liberté de décoller en short et t-shirt, persuadé que la chaleur ambiante serait désormais une constante. Nouvelle erreur. Au bout d'une demi-heure à jouer autour et dans les petits cums, j'ai froid. Je décide donc de me poser, suivi bientôt du GTE. Je m'habille vite, puis nous repartons, après avoir partagé un moment de vie avec un pécheur apparu du néant. Ensuite, ce ne fut que calme plat et reposant jusqu'à Tarfaya, le fameux cap Juby de l'Aéropostale. Pascal fête aujourd'hui ses 35 ans ! J'ai partagé avec lui son trentième anniversaire, il nous fallait un endroit symbolique 5 ans plus tard ! C'en est un…mais c'est tout. Avant que d'y poser, je m'offre en égoïste un long radada sur la plage au milieu des épaves de bateaux, que mon ami, à juste titre, n'appréciera pas, pour la prise de risques qu'il entraîne. Nous savons que la piste, celle-là même qui était utilisée par St Ex, qui écrivit ici "Vol de nuit", est matérialisée par des pneus, bien visibles. Nous nous y posons donc, après avoir soigneusement évité les antennes qui surgissent dans l'axe. Les bâtiments qui survivent là sont encore marqués de l'empreinte "Latécoère", et je ne puis alors ignorer le principe moteur de cet homme : "J'ai refait tous mes calculs : cette idée est irréalisable, il ne me reste donc qu'une chose à faire : la réaliser !". De nombreux enfants accourent, qui nous réclament avec une désagréable insistance des stylos que nous n'avons pas. L'un d'eux, agacé, se réclamera de Ben-Laden pour argument, qu'indifférents, nous jugerons aussi irrecevable que les autres. Nous nous laissons porter par le boulanger vers le seul hôtel de la place, qui porte pour nom "Hôtel de la Marche Verte". Quiconque a la moindre mémoire sait qu'il y a là implication politique. Si l'on devait s'octroyer le droit de juger de la qualité de cette action à la hauteur de l'établissement qui en revendique le nom, on pourrait rester sceptique. Cependant que le tenancier cherche désespérément les clefs de nos piaules, son assistant commence de vider puis nettoyer le poisson de nos agapes dans les…toilettes. Pascal, pour son anniversaire, a osé réclamer aux gendarmes locaux le droit à trouver puis consommer une bière. Ce fut non pas sans espoir, mais sans espoir. A table ! Pascal vient de rafistoler la pale cassée, qui pourrait peut-être malgré tout servir au cas où. Nous descendons au "restaurant", ignoble salle de bar aux tables crasseuses dans laquelle nous observons, pendant que notre repas finit d'être préparé, un étrange spectacle. Les rares clients, attablés, n'ont rien devant eux. Un seul verre d'eau est posé sur le bar. De temps en temps, un client se lève, monte au bar, boit le verre, le repose. Le tenancier le remplit alors, jusqu'à ce que le suivant vienne à son tour le vider ! Le poisson arrive enfin, accompagné de sortes de poivrons baignant dans une huile douteuse. En revanche le tout sent bon. Nouvelle attente, devant ce grand plat posé devant nous. Au bout de quelques minutes, nous sollicitons notre larron "couverts ?" Il plonge alors sa main dans le plat, nous montrant ainsi la marche à suivre. Ah bon ? Après tout, nous sommes venus chercher de l'aventure. Une bonne nuit viendra là-dessus, puis nous quitterons ce haut lieu de l'Aéropostale sans autre émotion qu'une puissante tourista.

Mercredi 11 septembre 2002 : Tarfaya - Laayoune : 1 h Laayoune - Boujdour : 2 h

L'essence ne fut pas un souci sur cette étape : une station existe à un kilomètre de là, qui offre une large zone posable. Ce sera l'étape la plus courte de l'expédition. Un bus de militaires fait une pause sur la station, dont les occupants se montreront très curieux de notre manège. Décollage quasi immédiat sitôt les pleins faits, cap sur Laayoune. Voilà deux ans, je me suis retrouvé dans cette zone, ayant pour mission de participer à l'assistance aérienne d'un rallye-raid auto-moto. Je tiens à y retourner, et j'invite mes camarades à prendre le petit déjeuner dans l'hôtel Nagjir qui nous abritait alors. Un endroit étonnant, le luxe absolu planté au bord de la plage, au milieu de strictement rien du tout, et qui semble, alors que nous y posons après une heure de vol, avoir bien du mal à décoller. Je dois préciser que je comptais alors parmi les premiers clients de l'établissement, qui s'inaugurait. Deux ans ont passées. C'est incroyable, on ne le croirait pas ! Tout est identique, même le chantier de je ne sais quoi qui borde l'endroit. Nous engouffrons moultes chocolatines (pains au chocolat pour les parisiens), cafés, thés, puis repartons repus vers nos appareils.  Direction la plage, bleu à droite, on attend que ça passe. Nous devrons poser à Boujdour, où nous ferons à nouveau les pleins. Le seul inconvénient de nos machines est qu'il leur faut du carburant. A la réflexion, c'est aussi une des limites de l'humain, qui doit aussi trop régulièrement se remplir la carcasse, prendre du temps, s'alourdir, pour reprendre des forces qui connaîtront également un destin polluant. Un bon vent nous pousse, la vitesse sol semble bonne. Je dis "semble" car nous nous épargnons les logs intellectuels et souvent inutiles. La carte, posée sur notre genou, suffit. Nous savons juste que la distance de l'étape est compatible avec l'autonomie, et que l'on me démontre qu'il faut autre chose. Ca défile plus vite que prévu, à vue de nez, cela suffit ! Le posé à Boujdour sera cocasse, et pour tout dire, mouvementé. Je ne me sentais pas très bien en vol, pour je ne sais quelle raison. Une fois au sol, je comprends : je suis malade. Le poisson de la veille semble vraiment ne m'avoir pas réussi, à moins que ce ne soient les sortes de poivrons gras… Après quelques tergiversations, nous décidons de passer la nuit ici. Encore une fois, la gendarmerie Royale montera la garde toute la nuit devant nos appareils. Sitôt dans l'hôtel, je m'écroule sur le lit, ne m'en relevant que pour aller me vider les tripes par le haut. Au bout de quatre heures, je me lève pour accompagner mes collègues dans une infâme gargote. J'apprendrai alors qu'ils ont profité de mes absences pour envoyer des nouvelles sur le ouèbe. Je suis d'une humeur massacrante, ce que finira par comprendre notre serveur, abondamment maltraité. 

Jeudi 12 septembre 2002 : Boujdour - "Dakhla" : 2 h 15 "Dakhla" - Nouadibhou : 3 h 40

Nous décollons relativement de bonne heure mais pas trop, de manière à ne pas subir au décollage les affres d'un vent qui forcit dans le temps, tout en nous réservant le loisir de l'exploiter une fois en l'air. Nous l'ignorons encore, mais aujourd'hui sera notre plus grande journée, du moins si l'on considère la distance parcourue : plus de 700 kilomètres ! La première étape prévue est Dakhla, mais nous hésitons à y poser, car le vent, qui nous pousse bien du nord, sera un handicap pour remonter les presque 50 kilomètres de la presqu'île qui abrite cette cité. La pointe est distante de quelque 20 kilomètres de la côte, nous préférons ne même pas penser à un survol maritime, dans cette région où les moyens de secours sont quasi inexistants. Nous nous contentons donc de suivre la côte, la route, enfin, la côte. Elles sont confondues, nous suivrons donc la croute, ou la rote, comme tu veux ! Depuis Laayoune, le paysage est le même, qui ne changera qu'après Dakhla. C'est un peu soporifique, pour tout dire. En parvenant à proximité de la lande de terre qui part vers Dakhla, nous trouvons une station, vers laquelle nous descendons pour refueller : nous ne verrons donc pas Dakhla, du moins pas de près. Un certain pataquès surviendra au moment d'en repartir. En effet, après avoir, tradition incontournable, montré deux ou trois fois nos papiers à plusieurs fonctionnaires, voilà une Jeep de la gendarmerie qui nous fait des signaux de phares, alors que nous sommes déjà en position de décollage, habillés, moteurs tournants, alignés sur la route ! Je coupe mon moteur comme le veut le savoir vivre pandorien, puis commence à expliquer avec conviction et sans arrière pensée au monsieur, au demeurant toujours aimable, que ses nombreux collègues nous ont déjà contrôlés, que nous nous trouvons ici en position délicate, voire périlleuse, luttant avec force pour tenir nos ailes dans un vent soutenu. Il comprend, mais suit tout de même la procédure, avec juste une hâte inhabituelle. Bon. Tirage de ficelle, c'est enfin parti ! Nous savons alors que nous serons ce soir en Mauritanie, mais sans trop en parler, l'expérience acquise en dix jours nous a appris à faire preuve d'humilité en matière d'objectif. Il nous reste tout de même près de 400 kilomètres à parcourir, c'est la mi journée, enfin quoi, ça peut le faire, non ? Nous poserons à Guerguarat, juste avant la frontière, afin de faire un dernier plein détaxé (le carburant est tax-free dans tout le Sahara marocain – dit Sahara Occidental). Nous avons pu constater que tous les villages sont pourvus d'au moins une pompe à essence. La vitesse sol est très bonne, de l'ordre de 130 kilomètres à l'heure ! Le paysage est différent, la côte, jusqu'ici composée de falaises accidentées que l'Atlantique continue de ronger, s'abaisse, donnant vraiment l'étrange impression d'une plage à perte de vue. Le golfe de Cintra est particulièrement recommandable ! Quelques kilomètres après Dakhla, nous avons passé le Tropique du Cancer. Hélas, la visibilité n'étant pas idéale, nous ne l'avons pas vu. Nous savons que nous avons environ 3 h 30 d'autonomie, et encore, en écornant un peu les réserves légales d'une demi-heure. Guerguarat apparaît au bout de 3 bonnes heures. Un village, ça ? Trois baraquements, puis encore la route, qui finit brutalement sur une barrière de barbelés à perte de vue, formant une parfaite ligne droite, exactement comme sur la carte ! Mais d'essence, point ! Joie ! Personne ne parle dans l'avion, comme dit l'expression consacrée. J'invite Pascal à lever la jambe, jette un œil aux réservoirs…bigre, va falloir la jouer serré ! Nous continuons donc cap au sud, en tentant de gérer au mieux la trajectoire et le régime moteur. 60 kilomètres nous séparent encore de Nouadibhou...

Par Pierre-Jean le Camus
Ecrire un commentaire

Jeudi 12 septembre 2002 : Boujdour - "Dakhla" : 2 h 15 
"Dakhla" - Nouadibhou : 3 h 40

Une perverse brume maritime s'invite. Plus de route, que du désert, peu de visi, autant d'essence à bord que de bonnes sœurs en Afghanistan. Tout va bien… Bientôt une piste apparaît, vaguement représentée sur la carte, qui nous rassure. C'est là que je poserai quand tout à l'heure, bientôt, peut-être à l'instant même, mon moteur manifestera sa famine en cessant toute collaboration. Les minutes passent, longues comme un "zérac". Zérac ? Dans la marine de guerre, c'est ainsi que l'on nomme parfois le quart de garde de 0 à 4 heures du matin, que quand tu l'as assuré une fois, tu comprends tout de suite mieux l'expression ! Mes yeux sont rivés au sol, à scruter la moindre zone posable sur cette piste, qui semble tout de même bien curieuse. Soudain, j'y aperçois une sorte d'immense chenille. Je focalise : mais si, cette chose se déplace ! C'est un train ! Le plus long train du monde (plus de 2 kilomètres), qui transporte le minerai de fer jusqu'au port de Nouadibhou…Notre piste est une voie de chemin de fer, autant dire que tout espoir d'y poser doit être abandonné. L'ambiance, à bord, est au beau fixe, genre matinée de novembre sur les plages normandes. Je tente de me trouver une raison d'être en ressassant l'idée qu'après tout c'est d'aventure que nous avons soif. Enfin, au loin, mais encore vraiment trop loin, apparaît l'ex Port-Etienne, Nouadibhou ! Le salut. Bon, au moins en cas de vache, nous serons à portée de la civilisation. Les autorités marocaines ont refusé de nous indiquer la fréquence radio, il va donc en plus falloir gérer l'intégration au rasoir. Il faudra encore un bon quart d'heure avant d'être en finesse de l'aéroport.

Vague circuit de piste, très attentifs à déceler le moindre trafic, le GTE, devant, décide de poser à côté de la bande asphaltée, plutôt turbulente. Quant à moi, je me pose tout de même sur le dur. Le vent est fort, le roulage jusqu'aux installations fastidieux, sous la protection des pompiers accourus dans un camion flambant neuf. Nos appareils se trouvent ainsi parqués dans leur hangar, à l'abri du vent. Un biturbine attend ses passagers. Les gens, ici, sont noirs. Ils parlent comme on a toujours imaginé que parlent les noirs, ça y est, c'est l'Afrique, la vraie ! Nous venons de parcourir plus de 400 kilomètres en 3 h 40, la plus longue étape du périple. Le temps de me déshabiller, un policier ou quelque chose d'approchant nous prend nos passeports, et un pompier vient m'indiquer que l'on me demande au téléphone ! Ghg ? Moi, au téléphone, ici ? Je prends le combiné, m'annonce :

- "Ici la tour de contrôle, je voudrais vous voir." Stéphane comprend, propose de me suivre. On se fait beau, on époussette les pantalons, on prend la mallette des papiers, on respire un grand coup, et en avant pour le sermon. L'escalier qui mène au tribunal - enfin, à la tour - est de plus en plus étroit et glauque. Pour ne pas dire insalubre. Nous parvenons au sommet, quelque peu essoufflés ; avant de passer la porte, nous prenons l'air contrit du morveux surpris à fumer dans les toilettes. Toc toc "entrez !" Un magnifique noir, dans sa tenue traditionnelle, trône au milieu de l'habituel tableau d'un centre de contrôle, certes quelque peu défraîchi, mais certainement efficace. Un téléphone antédiluvien et crasseux, aussi. 

- "Asseyez-vous" puis rien. Rien pendant quelques minutes, un peu longues. Pour nous donner bonne contenance, nous tournons un regard pénétré et plein de soif d'apprendre vers la carte d'approche plaquée au mur. Soudain, une voix sublime, dans un accent venu de très loin du fond des âges, faisant prodigieusement claquer les "R", se lance avec gravité : 

- "Vous imaginez-vous din quel état je suis ? Je suis là, din ma tour. J'assure le contrôle du trafic aérien de l'Aéroport International de Nouadibhou, c'est une lourde charge, croyez-le bien ! Et là, soudain, qu'est ce que je vois, mais qu'est je vois devin moi, que je n'en crois pas mes zilleux ? Je vois là devin moi deux appareils, des choses, là, des zuilèms, sans contact radio, sans plan de vol, qui se présentent sur Mon Aéroport, et qui se posent, et qui se posent…" il se tourne enfin vers nous, pour lancer avec rage, ouvrant une large bouche sur des dents immensément blanches "…et qui se posent…à côté de la piste ! ! ! Mais ! Je n'ai jamé vu ça ! Jamé ! Jamé ! Jamé, m'entendez-vous ? Jamé !" J'adore l'instant, et le savoure avec délectation. C'est immense, unique, un grand moment de vie. A près de 4000 kilomètres de chez moi, dans un monde totalement inconnu qui est tout sauf le mien, devant un représentant de l'état qui énonce mes lourdes infractions. Peut-être finirons-nous dans quelque cellule immonde, à payer le prix de nos fautes, car nous avons bel et bien fauté…je devrais trembler, supplier, friser l'évanouissement et le malaise. Et pourtant non, je me régale, encore encore, je voudrais que le moment dure !

 

Et il va durer, en effet…Petit à petit, notre ami, oui, c'est déjà mon ami, devient plus conciliant, et laisse la parole à la défense. Bon, pour la fréquence, OK, nous ne l'avions pas, mais "ce sont vos collègues marocains, aussi, qui n'ont pas voulu nous l'indiquer…" irrecevable selon notre homme : "mé, elles se trouvent partout ! -Quel partout ? J'ai fait des kilomètres à pieds, au téléphone, sur Internet depuis huit mois pour préparer ce périple, dans les ambassades, auprès de vos services, à l'IGN, pour finalement trouver une carte aéronautique de votre pays, dépourvue des fréquences, qui date de 1978, au Vieux Campeur…enfin, dans une boutique de matériel de camping, voyez-vous ? Je m'étais bêtement dit que l'on me fournirait les informations en temps et en heure entre gens de bonnes familles. Je n'y suis pour rien, moi, si les relations entre voisins ne sont au beau fixe. - et le plan de vol ?" Et bien voilà, voilà mon argument, car le plan de vol, je l'ai, moi, "il ne vous a semble-t-il pas été transmis, donc vous voyez bien que ce sont pas nous !" Bon, on a marqué un point. Il nous rappelle alors longuement la procédure à suivre en cas de panne radio, qui pourrait s'appliquer ici. Nous prenons un air doctement attentif, en hochant la tête. Je m'éclate de plus en plus ! On lui explique alors que nous avons une grande habitude de circuler autour de plates-formes à très fort trafic en assurant notre sécurité avec nos seuls yeux, et que bien entendu et de toute évidence, ceux-ci étaient largement ouverts pendant notre approche. Nous sommes là depuis déjà près d'une heure, un seul avion est venu se poser, un vieux Pawnee français qu'un baroudeur professionnel convoie vers une deuxième carrière dans quelque pays reculé. "Et la piste ?" On lui expliquera encore que pour notre sécurité etc. Bon ça encore, ça l'a plutôt amusé, il aura un truc à raconter pour ses vieux jours. Notre ami nous libère enfin, nous invitant instamment à nous méfier absolument de ses compatriotes, qui sont des "brigands !" Dans une heure, notre pote nous portera lui-même à l'hôtel. Nouadibhou est une ville étonnante. Aucun accès routier véritable, et pourtant il y a ici une vraie ville, certes aux couleurs locales, mais tout de même. Des rues goudronnées, des autos, de la lumière. On a du mal, une fois dedans, à comprendre que cet espace de vie n'est entouré que d'océan et désert aride. Les plaques d'immatriculation des autos sont exactement identiques aux nôtres, et étonnamment, elles portent ici le suffixe 08. Nos deux sangliers sont tout excités, nous sommes chez eux. On est à Nouadibhou, dans les Ardennes ! Les Ardennes du sud, d'accord. Je nomme cette région "Ardennes mouk." Nous trouvons de la bière dans le restaurant "français" qui nous sert. 

 
Vendredi 13 : Nouadibhou - Iwik : 2 h 40

Après une nuit dans un hôtel très local, nous rejoignons l'aérodrome à pieds. Les sacoches du DTA comportent de fort pratiques poignées, qui nous permettent de les porter à bout de bras après les avoir simplement détachées de leur emplacement. Prochain objectif : Nouakchott, capitale de la Mauritanie. Je sais depuis que je prépare ce voyage que nous n'avons pas l'autonomie suffisante pour rejoindre cette ville depuis ici. Il nous faut donc pouvoir ravitailler entre les deux. Toutefois, au contraire de ce que nous avons vu jusqu'à ce jour, nous allons nous trouver au dessus d'un vrai désert. Pas de route, tout juste une vague piste, très très peu de villages, encore moins qui connussent l'essence. Je prends conseil auprès de notre ami contrôleur, qui immédiatement me désigne le village d'Iwik. Parfait ! C'est d'autant plus idéal que jusqu'à maintenant c'est le seul village que l'on m'ait conseillé, aussi bien à l'ambassade, que sur Internet de la part de baroudeurs. Hervé Cousquer, pilote français qui vole au Sénégal et qui a déjà survolé cette région, m'a également confirmé cette information. Le contrôleur m'apporte une donnée supplémentaire : il y a même une piste d'aviation à Iwik ! Voilà qui me soulage considérablement, la seule étape inconnue semble se présenter sous les meilleurs auspices. Iwik se trouve en plein cœur du Parc National du Banc d'Arguin (PNBA). C'est une région qui s'étend sur près de 300 kilomètres du nord au sud, qui est très riche en ressources halieutiques. De très nombreuses espèces d'oiseaux plus ou moins rares y trouvent également refuge. Stéphane a pu découvrir sur Internet que son accès par la voie terrestre est réglementé (= il faut payer un droit d'accès). Pour les aviateurs, interdit de descendre en dessous de 1500 fts, ce que me rappelle le contrôleur, néanmoins satisfait de voir que nous ne l'ignorions pas. Il accepte le plan de vol pour Iwik, il nous faudra de là-bas appeler Nouakchott pour clôturer et ouvrir le suivant. Tout est bien bien ce matin, que de nouvelles rassurantes, alors que j'avais comme une angoisse sur cette étape. Après nos adieux, et pendant que les pompiers s'engueulent avec je ne sais qui pour ne nous avoir pas prélevé de "taxe", nous voilà décollés. Face au vent sur une trentaine de kilomètres, le temps de remonter la presqu'île, puis nous suivrons la côte jusqu'à Iwik pendant deux heures quarante. A regarder en dessous, pour le coup c'est de l'Aventure ! C'est une chose que de voler loin. C'en est une autre que d'être au-dessus du désert, à suivre une route sur laquelle passe de temps en temps une auto. Mais naviguer pendant près de trois heures, en n'ayant vu que deux "villages", sans route, sans piste véritable, sans rien d'autre que nous, sur nos petites guêpes, avec nos réserves de quatre litres de flotte, au milieu de cette immensité désolée...ça c'est du flip, du vrai, du pas prédigéré ! Heureusement que nous sommes deux machines, l'une pouvant aller chercher du secours au cas où l'autre viendrait à tomber en panne. Je déconseille de mener cette entreprise seul. En tous cas, je ne le ferais pas…  La visibilité, déjà très moyenne, se dégrade. C'est dommage, car la côte paraît sublime, l'eau prend des couleurs hallucinantes, les oiseaux multicolores se comptent par milliers. Nous rencontrons bientôt un vent de sable. Non pas une tempête, qui réduit la visibilité à deux mètres, juste une sorte de brouillard de particules. Comme du brouillard, mais jaune, qui s'ajoute d'ailleurs à la moite brume côtière. Pas très agréable tout ça. Nous descendons à l'extrême limite inférieure autorisée (1500 fts), qui nous donne une visi horizontale de moins d'un kilomètre par moments. Heureusement la côte n'est pas rectiligne, nous donnant des repères précis, identifiables sur nos cartes. Enfin, voici Iwik ! Pas évident du tout de distinguer la piste, et après trois au quatre passages bas, on nous indique une vague bande, sur laquelle, soulagés, nous posons les roues. 

Par Pierre-Jean le Camus
Ecrire un commentaire

"Suivez-moi !" Pendant que de nombreux hommes en tenue locale entourent déjà nos appareils en posant mille questions, je m'exécute, puis me retrouve bientôt dans une cabane de chantier métallique où règne une température infernale, en face d'un homme qui a l'air de tout sauf sympathique. Je repense à mon contrôleur de la veille, et comprends que celui-ci n'est pas de la même trempe. "Savez-vous où vous êtes ?" Je confirme. Il me demande alors mes papiers, passeports, autorisations d'atterrissage. J'ai tout, sauf ce dernier, du moins à proprement parler. Au moins ai-je le plan de vol, que je lui soumets. Il ne sait pas ce que c'est, il veut une autorisation d'atterrir dans le PNBA. Je vois bien à l'allure de ce type qu'on ne s'amuse plus, je lui demande donc de bien vouloir décliner son identité, sa fonction, et son rôle précis. En Afrique, tout le monde devient vite quelqu'un, dès lors qu'il peut en tirer quelque profit, et je crois savoir déjà où mon lascar veut en venir. Il s'incline, et me sort une plaque : c'est un contrôleur assermenté du PNBA. Ce truc là sert à compter les oiseaux qui passent, et de nombreux scientifiques internationaux se pressent pour venir régulièrement prendre la température des œufs de poulpes. Et, bien sûr, "c'est nous qui paient", à coup de subventions de l'ONU, de l'UE, et même du Conseil Général des Hauts de Seine, qui a financé l'éolienne qui alimente la place, nous aurons tout le temps de le découvrir. Je ne serais bien sûr pas si caustique voire cynique si à quelques encablures de là des enfants ne mourraient de faim par millions. J'ai un certain mépris pour ce genre d'endroit, vu sous cet angle. En attendant, on prétend que j'ai enfreint les lois du PNBA en posant ici. J'aurai beau expliquer encore une fois les centaines d'heures de recherches aux ambassades, sur Internet, partout, pendant lesquelles jamais personne n'a évoqué cette obligation d'autorisation pour poser ici, rien n'y fera. J'aurai beau me défendre du fait avéré dont je détiens la preuve qu'à 200 kilomètres d'ici, à Nouadibhou, le contrôleur a accepté mon plan de vol sans me parler d'autre réglementation spécifique que la hauteur de survol, rien. "Justement, me balance-t-il enfin, vous savez que vous ne devez pas descendre en dessous de 1500 fts, n'est-ce-pas ? Or, qu'avez-vous fait en posant ici, vous êtes descendu en dessous de 1500 fts, non ?" Grotesque ! Il voit que je ne suis pas prêt à me laisser faire, se sent désarçonné, et ne trouve rien de mieux qu'une énormité pareille…je lui explique alors calmement, qu'ayant le droit de me poser ici, droit qui m'a été donné par un fonctionnaire de l'état mauritanien dont dépend ce village, celui-ci entraîne de facto le droit de descendre en dessous des minima, puisqu'en vertu des textes en vigueur dans tous les pays membres de l'OACI, ce qui ici les cas, les minima sont à respecter "en dehors des besoins de l'atterrissage et du décollage". Je me laisse un peu emporter, et lui raconte alors que je viens soudain de comprendre pour qui cette absurde précision avait été énoncée. Je termine en lui annonçant que nous sommes venus ici pour faire le plein d'essence et puis baraka, on s'en va, choucrane beaucoup, fin de la plaisanterie ! "Je n'ai jamais vu une seule goutte d'essence ici" m'annonce-t-il avec une certaine satisfaction. Je suis sûr, désormais, que ce mec se fout de ma gueule et ne compte que nous pomper de la monnaie : pendant notre approche, j'ai vu des bateaux hors-bord sur la plage… Je ressors, annonçant aux collègues que l'affaire est mal engagée. Entre temps, on nous a confisqué caméras et appareils photos. Tous ces hommes seraient des militaires en manœuvre (ils passent le plus clair de leur temps à dormir sous leurs tentes). Ce sont majoritairement des Maures, plutôt clairs de peau, c'est ici en Mauritanie l'ethnie dominante, ou plutôt dominatrice, car inférieure en nombre. Plus loin, une famille de noirs s'affaire, qui semble employée aux soins domestiques de tout ce petit monde. Au bout d'une heure, je suis à nouveau convoqué, et on l'on m'annonce, après m'avoir fait signer une déposition conforme à mes déclarations, que nous sommes condamnés à une amende de 200 000 ouguiyas. Je demande que l'on me montre le texte de loi qui a été enfreint. "Pas possible". Alors, c’est que ce texte n'existe pas, on va donc négocier ! Revenu dehors, j'explique aux collègues, on se concerte : nous sommes ici, à deux cent kilomètres de la prochaine pompe à essence, que nous ne pouvons rejoindre. On nous réclame environ 1000 Euros, soit dans les 13 Euros du litre d’essence pour nous laisser repartir. Seule l'attente pourra faire baisser cette somme astronomique, et nous avons encore un peu de temps devant nous. Nous voulions bivouaquer dans le désert, voici une occasion certes imposée, mais que nous n'aurions peut-être pas saisie de nous-mêmes. Alors, voilà, nous allons attendre. C'est le début d'après-midi, il fait chaud, la plage est toute proche. L'eau est bonne, nous y restons un moment. De temps en temps, un bond terrifié trahit la frayeur que son auteur a eue à la vue d'un crabe. Il faut bien dire qu'ils sont impressionnants, avec leur pince droite énorme, qui leur barre la route. Nous avons vécu mille aventures pour venir ici, où l'on nous retient en otages, et les crabes, encore, nous effraient ! Le soir venu, un type vient nous annoncer fièrement que "la religion nous interdit de manger si des gens n'ont pas de quoi à proximité". Par contre, pas un mot sur les directives du Prophète en matière de racket. Notre hôte nous entraîne alors vers un baraquement dans lequel quatre hommes nous attendent, assis à même le sol. Nous allons manger comme eux ! J'avais briefé mes collègues sur l'importance capitale de n'utiliser que la main droite pour puiser dans le plat, information qui m'avait été donnée lors de mes recherches sur ce pays et ses mœurs. La main gauche est réservée à d'autres tâches plus terre à terre. Par ailleurs, il convient également de se déchausser. Avant de nous asseoir, le domestique nous lave cette main. Commence alors un drôle de rituel. Sitôt le plat posé entre nous, les gars se précipitent dessus et commencent à en dévorer le contenu avec avidité, s'aidant mutuellement pour écarteler les pièces de chèvre qui trônent sur un lit de pâtes grasses. Tu plonges la main, t'écrases le fruit de ta pêche entre tes doigts pour l'essorer, puis tu te pourlèches les phalanges, tu recommences. Curieux…c'est un truc à vivre. Tout va très vite, on ne parle que très peu pendant le repas, c'est un exercice purement fonctionnel. En revanche, celui-ci terminé, nous irons nous asseoir au clair de lune pour engager une conversation de plusieurs heures, en buvant force thé à la menthe. Là aussi, il faut que je te dise : le domestique porte un plateau sur lequel sont posés quelques minuscules verres. Il remplit les verres, te tend le plateau, tu en prends un que tu vides cul-sec, il le remplit à nouveau, suivant. C'est collectif et hygiénique ! Nous faisons connaissance : nos copains (littéralement celui avec qui tu partages ton pain), sont les gradés de ce détachement militaire déjà cité. Ils prétendent ne rien avoir avec l'organisation du parc, et semblent sincèrement désolés de ce qui nous arrive. Ils nous parlent longuement de l'histoire de leur pays, de ses mœurs, de la pauvreté, du monde sur lequel ils gardent une vision très réaliste. L'esclavage viendra un moment occuper la conversation, mais très vite gênés par le fait que c'est toujours ici une pratique courante, ils reviendront sur autre chose. Je ne comprendrai que des jours plus tard, en y repensant, quels étaient ces noirs qui nous servaient… 

Samedi 14 septembre 2002 : Iwik

La journée du lendemain sera occupée en nouvelles négociations, siestes, baignade, visite du village de pécheurs. Je profite de nos gambades pour me fouler la cheville, ce qui me vaudra de terminer le périple en passager. Car nous avons bien fini par pouvoir repartir, après avoir tout de même dû débourser 70 000 ouguiyas. Une fois cette somme déposée, on a comme par miracle découvert de l'essence…il est trop tard pour que nous repartions aujourd'hui, une nouvelle nuit sous la tente nous attend donc. Entre temps, nos amis militaires, dont la nature nous a paru vraie à défaut de toute autre démonstration, nous avaient prévenus de la présence d'espagnoles dans le village...des espagnoles, ici ? Il nous faut absolument les visiter... Incursion stratégique et mesurée, donc, par la plage, vers la seule distraction que nous pouvons espérer ici. Parvenus au "camping" local, qui porte la surréaliste mention "Iwik vacances", nous découvrons en effet deux femmes qui nous adressent des sourires lointains et béats. Je suis assommé. Ben oui, même la soixantaine passée, une espagnole est toujours une espagnole ! Nous avions gardé l'image de ces merveilles aperçues en Andalousie, sculptées de main de maître par quelque Eros ressuscité, faites de subtiles rondeurs, de seins proportionnés et fermes, de fesses miraculeusement rondes et invitantes, d'une taille, de jambes…bon, cessons, là n'est pas notre propos. Bref, les espagnoles, ce sera pour plus tard. Déception, repli, dodo, attente du départ de cet enfer. 

Dimanche 15 septembre 2002 : Iwik - Nouakchott : 2 h 15 
Nouakchott - St Louis : 2 h 40

Enfin, nous voilà partis de ce lieu certes non sympathique, mais surtout non sympathique. Je ne garde aucun souvenir notable de cette étape. Certes, ce fut la première depuis notre départ en temps que passager, mais la suite ne suffit pas à justifier cet état de fait. Je devais être bien fatigué, et dormis, sans doute. Profondément. L'arrivée sur Nouakchott fut marquante, pendant laquelle je me réveillais. Nous voilà au dessus d'une ville aux allures de Vitry sur Seine sous ses plus mauvais regards bidonvilliens. A la différence près que Nouakchott est une capitale, et que cette image restrictive est ici générale. Sitôt posés, il me fallut affronter les exigences bakchichtesques, auxquelles je me pliais bien volontiers, plus par faiblesse qu'autre chose. Marre ! Je réclame les 15 Euros nécessaires à l'obtention du plan de vol à Stéphane notre compétent comptable, puis nous partons bien vite vers des lieux que nous espérons plus accueillants. Au point d'arrêt, les pleins faits et tout impératif réglementaire respecté, on nous réclame de maintenir le point d'arrêt. Deux-trois minutes s'écoulent, au bout desquelles on nous signale que nous "n'avons pas payé la taxe d'atterrissage". Notre radio-man signale alors que "mon collègue a payé, mais si, même qu'on n'a pas voulu nous délivrer de reçu". Le bordel qu'il a pas mis, le Stéphane ! "Maintenez le point d'arrêt" Enfin, on nous autorise à décoller X, vent du machin et tout ça, genre d'information dont nous autres ulmistes n'avons rien à faire, habitués que nous sommes-t-on à lire la seule manche à air et notre bon sens. Enfin, nous quittons le sol Mauritanien, pensant que nos pires galères sont passées….l'espoir fait vivre, dit-on. Et pourvu qu'ça dure, dit machin ! 

A partir de Nouakchott, le paysage change tout doucement. Une seule route rejoint la capitale Mauritanienne au Sénégal via Rosso, que nous suivrons bien qu'ayant prévu de suivre la côte, ce qui nous permet de profiter de ce spectacle plutôt que celui trop connu du "bleu à droite". Le désert aride laisse place progressivement à du sable, toujours, mais percé ça et là puis bientôt partout de petits arbustes verts, ce qui crée un contraste étonnant. Dieu, que la nature est belle, pour dire une banalité. Nous sommes encore passablement secoués, ce qui excédera l'ami Pascal, regrettant que nous n'ayons suivi comme prévu le littoral. Petit à petit, Le Fleuve se laisse entrevoir. Le Fleuve, c'est le Sénégal, qui marque la frontière avec le pays auquel il a donné son nom. Brutal mélange d'aridité et de fertilité. Quelques parcelles adjacentes sont vertes, d'autres, plus éloignées, le sont parce-qu'elles sont alimentées par de longs canaux, mais on constate que sans le travail de l'homme, ce Fleuve continuerait égoïstement à couler au milieu du sable, sans offrir d'autre contraste pictural qu'une large traînée jaunâtre déchirant la désolation d'un sol totalement stérile. L'humidité qu'il dégage engendre de petits cumulus et les turpitudes qui vont avec. Les frontières entre les pays sont parfois bien conçues, du point de vue du géographe, à défaut de l'être aux yeux du philosophe humaniste. Ainsi, la verdure apparaît dès le Fleuve passé. Ca y est, nous sommes au Sénégal, et même si le périple devait, pour quelque raison que ce soit, s'interrompre ici, nous avons désormais la douce impression que l'affaire est menée, que nous avons atteint notre objectif. Moins de 200 kilomètres nous séparent désormais de Dakar, que peut-il nous arriver, en dehors d'un souci administratif ?

Par Pierre-Jean le Camus
Ecrire un commentaire

Dimanche 15 : Iwik - Nouakchott : 2 h 15 
Nouakchott - St Louis : 2 h 40

Cap sur St Louis, en suivant le Sénégal. La nombreuse présence des petits arbres réduit les possibilités de vache, mais qu'importe, nous y sommes, le but est atteint, ou presque, on est comme le marathonien qui aperçoit la ligne d'arrivée, qui se retourne, constate que son avance est suffisante, que plus rien, désormais, ne pourra l'arrêter, que la course est gagnée, qu'il est le Champion ! Nous avons la fréquence de St Louis, les relations entre pays semblent ici très bonnes. Mais hélas, personne ne répond. Qu'importe, Stéphane travaille en auto-info, nous posons nos machines sur la piste actuelle, qui se situe à 300 mètres de l'ancienne, laquelle ne correspond pas elle-même à celle usitée par l'Aéropostale, qui se trouve sur la plage. Cette dernière est exploitée par Hervé Cousquer, déjà évoqué par ailleurs. Il est en France actuellement, nous n'avons aucune raison de lui rendre visite. Nous venons de traverser une frontière, il y a donc un certain nombre de démarches à effectuer : douane, plan de vol. Le seul problème est que l'aéroport est absolument désert, et nous n'osons pas franchir les barrières pour partir à la recherche d'une âme, nous serions dans l'illégalité. Au bout d'une bonne demi-heure survient Mamadou, qui nous explique qu'il est le gardien du lieu, et que son oncle, contrôleur, est à la sieste. Il va venir tout à l'heure. Je trépigne un peu à l'idée que notre plan de vol de sera pas clôturé dans les temps, mais bon, si tels sont les usages…Mamadou nous propose d'entrée le gîte et le couvert pour ce soir, moyennant finances bien sûr, et c'est tout naturel. Nous regretterons bien d'avoir accepté sa proposition, dont les promesses ne furent pas tenues, et loin de là. Nous avons dormi à même le sol, dévorés par les moustiques, avec toute sa famille dont notre contrôleur, qui se lève à 4 heures pour chanter ses prières. Tiens, justement, le voici qui arrive. Je le suis dans sa tour. Il m'explique alors que normalement son terrain est fermé à la circulation aérienne le dimanche, mais ne nous tiendra pas rigueur de notre ignorance, qui semble générale. Le plan de vol est clôturé, il s'assure que les autorisations de survol sont à jour, puis m'annonce, après un échange téléphonique avec Dakar, que nous risquons d'avoir des ennuis là-bas. Je n'en saurai pas plus. Je sais que je suis à jour : il suffit pour survoler le Sénégal d'envoyer une demande d'autorisation par fax, qui est considérée comme acquise si aucune réponse n'est parvenue dans les 72 heures. J'ai cette demande, ainsi que l'accusé d'émission du fax. Que peut-on encore me réclamer de plus ? Peu importe, on nous laisse aller jusqu'à Dakar ! Même si je dois encore y passer des heures à palabrer, nous aurons atteint notre but. Ce soir, nous dînerons en ville, après une décevante visite de circonstance à l'Hôtel de la Poste, dont l’authenticité est contestée. Nous traverserons à pieds le pont de 550 mètres qui relie les deux côtés de la ville, construit par Gustave Eiffel, mais depuis quasi abandonné. 

Lundi 16 : St Louis - Dakar : 2 h 15

Dernière étape ! Nous décollons de St Louis, neuvième du nom, le cœur léger. Je suis encore derrière, ce qui fera regretter à Pascal, toujours plein d'altruisme et de générosité, le fait que je n'aurais pas posé à Dakar, donc pas vraiment mené mon petit défi jusqu'au bout. Pour moi l'objectif est atteint. Je voulais aller à Dakar sur mon pendulaire, et j'y arrive. Nul, et en tous cas pas moi, n'avait imposé que j'en fusse le seul pilote, il n'y a donc aucun problème, le bonheur reste entier. Nous suivrons la côte, encore une fois. Pour la dernière fois. Dernière étape, c'est énorme ! Voilà 8 mois que nous préparons ce raid que je rêve depuis des années, et dont la concrétisation, grâce au concours de Stéphane, fut apportée il y a presque un an. Et voici que c'est aujourd'hui, le 16 septembre 2002, que la chose va se réaliser totalement ! J'ai du mal à le croire, et m'imagine que je comprendrai plus tard, comme je te l'ai dit plus tôt. Imagine une fille que tu désires depuis des années (si, si, la chose existe), et qui te refuse pour la simple raison que tu ne lui a jamais vraiment dit ton amour, et qui soudain te paraît accessible, qui semble enfin t'ouvrir son cœur. Tu y es ? Ben t'en es loin ! La visibilité est encore médiocre. Dakar se fait désirer, peu importe, disons même tant mieux, nous le voulions. Le lac rose vraiment rose surgit, qui marque l'entrée de la CTR, nous nous annonçons. Autorisés atterrissage, sur la piste de l'aéro-club. Après une verticale des installations sur lesquelles le ballet des liners continue, Pascal nous prolonge le plaisir de l'attente d'un long radada sur la piste. Enfin, les roues crissent sur le bitume.

Epilogue.  Alors quoi ? Nous avons montré qu'il est possible de rallier Dakar depuis Paris à bord d'un ULM tout à fait basique. Nous avons mené à bien ce raid sans assistance terrestre, sans GPS, avec la seule conviction que la chose était possible, certitude d'autant plus mystique que personne, jusqu'alors, ne pouvait l'entériner d'un avis illustré d'une expérience préalable. Olivier Aubert, parrain de notre petit raid, lui dont le terrain de jeu, sur son pendulaire, se limite à son grand regret aux frontières du monde, mais qui mène ses voyages avec d'avantage de confort que nous, avait prédit que l'on trouverait nos os blanchis dans le désert. Je crois que j'ai un peu oublié de transmettre cet avis à mes partenaires, et je m'en excuse auprès d'eux. C'était donc une première. Il existait encore une question à laquelle personne au monde ne pouvait répondre. Nous y avons répondu. Sans doute ouvrirons-nous d'autres brèches, tellement la chose est bonne. 

Je te passe le récit des heures de palabres à Dakar, sûr que tu sauras me trouver quand tu auras besoin de moi. A tout à l'heure, l'ami, toi qui va, je l'espère, faire encore plus fort ! Quoi, qu'est ce que tu dis ? Tu veux faire ce truc tout seul, avec une motorisation auxiliaire ? T'es un "vrai secoué du bonnet, toi", pour citer Aubert parlant de nous.

Respect ! Mais dépêches-toi, on n'est pas loin devant !  

Par Pierre-Jean le Camus
Ecrire un commentaire



- Stéphane a repris l’école de Pierre-Jean, Fly in Paris

- François est devenu instructeur et a publié un livre de photos aériennes : Les Ardennes vues du Ciel, Editions Terres Noires.

- Pascal a quitté la base ULM de Montpezat puis, après un passage dans la moto, a pris la gérance de Aéro Maintenance, à Cholet, avant de lancer Aérotechnique, à son compte.

CarteAerotechnique.jpg

 

 

 

- Pierre-Jean a quitté les Editions Rétine.

Il a lancé le magazine ULMiste, seul mag 100% ULM.

Il est devenu lui-même éditeur, traducteur et auteur.











Par Pierre-Jean le Camus
Ecrire un commentaire
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus